Eloïse Bollack photographie les dernières communautés troglodytes de Palestine

Bollack troglodyte
Mahmoud Hussein Hamamdi stands in his cave where he lives with his wife and children. In Um Faqarah, one of a dozen communities of the Firing Zone 918 in the South Hebron Hills, the 160 inhabitants (around 15 family units) reside in caves, shacks and few stone houses, living off their farming and grazing just as their ancestors did, maintaining a unique tradition of cave dwelling.

Dans le cadre de son cycle d’expositions Escale, consacré au photojournalisme, la Grange aux Belles nous invite à découvrir les photographies d’Eloïse Bollack sur les traces des dernières populations troglodytes en Cisjordanie. Le récit fascinant d’un patrimoine culturel en péril visible jusqu’au 27 janvier 2017.

L’exposition nous plonge au cœur d’un mode d’habiter millénaire sur lequel Eloïse Bollack pose un regard personnel, mettant en relief la question des identités collectives. Aussi, cette chronique photographique nous entraine aux origines de ces formes identitaires communautaires dont les populations, qui les portent, luttent au quotidien pour préserver ce lien ombilical les rattachant à leur héritage ainsi qu’à leur territoire.

Un habitat ancestral

Depuis plus de cinq mille ans, ces habitations troglodytes se sont imposées comme une valeur symbolique ancrée dans la culture locale et constituent une singularité représentative de la région du mont Hébron.

Un héritage dont l’origine remontrait à l’établissement des Hourrites en Palestine pré-biblique, premiers habitants de ces cavités rocheuses. S’en suivront les Édomites et une série de différentes peuplades qui perpétueront cette tradition. Ce symbolisme résonne, selon l’anthropologiste palestinien, le Dr Ali Qleibo, dans la tradition judéo-chrétienne-musulmane avec notamment la grotte d’Abraham à Hébron, celle de la nativité à Bethléem, ou encore la grotte située sous le Dôme du Rocher à Jérusalem.

Le passage du nomadisme à la vie pastorale dans cette contrée fertile confèrera à ces cavités la fonction de lieu de stockage idéal pour abriter le fruit des récoltes.

Lieux d’habitations, sanctuaires ou encore réserves, ces espaces ont été consacrés à diverses activités au gré des fluctuations et des mutations. Il était, par ailleurs, courant que ces grottes occupent une fonction funéraire en y enterrant les morts au sein même du foyer.

 Ce rituel indique que ces tribus primitives n’étaient ni juive ni chrétienne byzantine, mais une ethnie religieuse à travers laquelle le judaïsme et le christianisme ont défini leurs identités respectives, explique le Dr. Qleibo. De nos jours, seul le clan Dababseh à Tarqumiyah, a conservé la fonction de sépulture dans la grotte d’habitation abandonnée.

En construisant des structures de stockages souterraines reliées les unes aux autres, des puits d’eau et des systèmes de ventilation ingénieux, les populations locales se sont constituées un refuge optimal face aux invasions successives que la région a connu.

L’agrandissement des familles a conduit, peu à peu, ces populations à s’établir dans des maisons en pierre bâties sur les toits des grottes. Une tendance qui se généralise dans les années 1970, faisant des cavités, encore préservées et n’ayant pas de fonction funéraire, des réserves et des étables servant aux troupeaux.

Disséminés dans une quinzaine de communautés dans les localités de Yatta, Dura, Al-Sair et Adh-Dhahirye à Hébron, 1200 à 1600 personnes perpétuent aujourd’hui cette pratique porteuse de systèmes de valeurs ancestraux.

© Eloïse Bollack

Saheer Hamamdi prépare le Dawali, plat traditionnel palestinien, en compagnie de sa belle-soeur

Une mémoire collective en péril

Au delà de l’absence d’initiative institutionnelle pour la sauvegarde de cet héritage culturel, la réalité du conflit israélo-palestinien constitue un fait indéniable dans l’évanescence de l’appartenance identitaire de ces populations. Comme le souligne si bien Jacques Le Goff, dans son ouvrage « Patrimoine et passions identitaires », aux éditions Fayard : « Au cœur du patrimoine et de l’identité, il y a la confrontation qui devient aisément affrontement entre moi –nous- d’une part, l’Autre, les autres, d’autre part, ou plutôt entre nous et l’Autre ».

Bien que le patrimoine, comme l’identité, est, depuis ses origines étroitement lié à l’histoire et à la mémoire et fut, de fait, enjeux de débats passionnés et de conflits ardents, dans son acception rationnelle contemporaine, le patrimoine s’est construit comme un vecteur de mémoire et un élément symbolique, reflet des identités individuelles et collectives donc élément d’enjeux stratégiques.

Dans leur course effrénée à la colonisation de peuplement, les autorités israéliennes ont impulsé le déplacement de ces quelques communautés troglodytes qui subsistent et l’éradication de leurs villages. Établies dans un territoire sous contrôle total d’Israël en matière de sécurité et d’administration, selon les Accords d’Oslo de 1994, ces populations subissent de surcroît un isolement forcé. L’inexistence d’infrastructures routières, de systèmes d’alimentation en eau et de réseaux électriques due aux zones d’entraînements militaires implantées dans les localités où résident ces communautés met sensiblement en péril la permanence de ce legs ancestral.

Face au harcèlement insoutenable de la part des colons et de l’armée israélienne, plusieurs de ces populations abandonnent un héritage voué à disparaître dans les méandres d’une mémoire collective meurtrie.

Dans un contexte peu favorable à la préservation de ce patrimoine immatériel, le centre culturel Al-Shmoh à Al-Ma’sarah, au sud de Bethléem, a pris l’initiative de mener une campagne de restauration et de protection de cet habitat en l’incluant dans le cadre d’un programme touristique.

L’exemple des dernières communautés troglodytes de Palestine témoigne de l’importance du patrimoine en tant que vecteur d’identité et donc de pérennité des liens symboliques des populations. La question culturelle en générale et patrimoniale en particulier constituent un enjeux considérable dans les guerres dites modernes car elles sont l’arme de destruction « massive » de l’identité d’une nation.

Où et Quand?

Centre d'animation la Grange aux Belles, 6 rue Boy Zelenski 75010 Paris, jusqu'au 27 janvier 2017.