Zakaria Ait Wakrim : L’expérimentateur de la photo

Après avoir essuyé un refus à la Sqala, dont le serveur nous a gentiment invité à nous attabler au restaurant ou à déguerpir ; nous prenons place à Bellerive en la compagnie de Zakaria Wakrim autour d’un café savouré en face de l’étendue marine écumante.

De quelques années notre ainé, nous partageons avec le jeune homme une conversation décontractée qui voguera entre son parcours personnel et son avis sur le paysage artistique marocain.

Hotel Bellerive © Mehdi Drissi / Onorientour

Hotel Bellerive © Mehdi Drissi / Onorientour

Un expérimentateur de l’image

« Comme tout casawi, j’ai un parcours bien atypique »
Zakaria Ait Wakrim

Doté d’un sens esthétique depuis son plus jeune âge, cet ingénieur en télécommunication qui vit entre Malaga et Casablanca a profité de la connaissance accumulée de la lumière, qu’il a pu nourrir pendant ses études, pour lui ajouter une touche technique et expérimentale.

Zakaria s’est alors embarqué dans la photographie avec l’objectif précis d’explorer le décalage perceptuel de l’être humain au travers de son monde chromatique propre, choisi avec beaucoup de rigueur. Lorsqu’il prend des photos, Zakaria ne se fixe pas sur le support, il imagine son travail comme une expérience initiatique qui le pousse à s’intéresser à de nouveaux thèmes et à de nouveaux territoires.
Afella (haut), Amarg (nostalgie), Amoudou (voyage), Imilchil (bourgade du haut Atlas), Insperimenting, Irology, Larwas (vide), Meanwhile, Souvenirs.
Les séries photographiques de Zakaria se déclinent en trois langues: berbère, français et anglais. Il expérimente à travers elles des territoires nouveaux, aussi bien géographiques que psychiques.

Zakaria Ait Wakrim © Mehdi Drissi / ONORIENTOUR

Zakaria Ait Wakrim © Mehdi Drissi / ONORIENTOUR

Un éloge de la contemplation

Ayant grandi à Casablanca, étudié en Espagne et passé une grande partie de ses vacances dans l’Anti-Atlas, dont une partie de sa famille est originaire, Zakaria a un rapport particulier à l’existence.

De sa vie à Casablanca, le jeune homme a retenu la frénésie, la sollicitation quotidienne et l’esprit insoumis et frondeur. De ses séjours en montagne, Zakaria garde le souvenir d’un réalisme magique et romantique et d’un rapport au temps qui n’est pas réglé sur l’événement.

Quant à sa vie actuelle en Espagne, elle le renvoie à son statut de « maure » alors qu’il ne s’était jamais défini comme tel jusqu’à présent.
Forgées par son vécu, les photographies de Zakaria capturent cette pensée triangulaire. Ses réflexions, prennent leur source dans un rapport contemplatif à l’existence qu’il estime noyé dans l’océan d’une méditation que l’on consomme comme un « pack oriental » avec son lot de yoga, hammam et autres nostalgies orientalistes.

Pour Zakaria, cette manière consumériste de voir l’ascèse spirituelle l’indexe sur une activité particulière ou un voyage dans un territoire exotique précis alors même qu’il s’agit avant tout d’une prédisposition de l’esprit.

« Pas besoin de changer d’espace ou d’aller au Tibet pour trouver cela »

Dans ses photos, Zakaria explore justement ce thème de la contemplation. On y voit souvent un individu en djellaba, de dos avec derrière lui (ou face à lui, selon les points de vue) un paysage aux dimensions infinies. Cet « être humain vertical dans un ensemble sens dessus dessous » est aussi à voir comme le résultat du décalage perceptuel qu’il nous disait explorer.

Pour Zakaria, la découverte de ces lieux d’une rare beauté au Maroc est encore trop souvent l’apanage des occidentaux, qui les abordent avec une approche exotique au lieu de se connecter aux territoires et aux personnes qui y vivent sans jugement de valeur.

© Zakaria Ait Wakrim

© Zakaria Ait Wakrim

Nourrir une nostalgie crédule de cet « état primitif » dans lequel vivent les montagnards, c’est précisément faire la même erreur que ceux qui les considèrent comme sous-développés. Zakaria nous explique que ces gens qu’il a rencontré sur son parcours, se sont souvent essayés au tourbillon des villes mais lui ont préféré le Nirvana de l’Atlas. C’est donc un choix délibéré de leur part que de vivre avec une matrice temporelle fondamentalement différente.

« Je m’amuse avec le temps. Chaque photo que je prends fait déjà partie du passé au moment où je la capture. »

Au-delà d’une simple exploration des territoires physiques, ce sont les territoires de l’esprit que Zakaria aime questionner. Dans la photographie, contrairement aux autres arts visuels, il y a une infinité de degrés du réalisme à la subjectivité. Grâce à ses compétences techniques et aux filtres qu’il élabore lui-même, Zakaria se joue des limites entre ces deux extrêmes. Dans son travail, il fouille chaque thème en profondeur jusqu’à l’épuisement pour en saisir la quintessence.

Zakaria Ait Wakrim

Zakaria Ait Wakrim

Pour une professionnalisation du secteur photographique au Maroc

« A Casablanca, tous les débats sur la photographie portent sur le support. »

Numérique ou argentique ? Ce sont toujours les mêmes questions qu’on entend ici et là. Personne n’évoque les séries, les thèmes et très peu de photographes travaillent en collectif. Selon Zakaria, s’il est vrai que la technicité est importante, se l’approprier est également indispensable pour faire de la photographie artistique.

« On finit par confondre page web et galerie. On s’arrête à la production de la photographie, dans son tirage négatif donc c’est limitant par rapport aux possibilités qu’elle peut permettre. »

Heureusement, les choses commencent à changer grâce à des initiatives comme SOORA, une cloud galerie dédiée à la jeune photographie au Maroc ou encore le Chat Photo, qui regroupe des jeunes photographes autour d’un artiste accompli. Mais au-delà de l’approche à la photo, c’est le fait de ne pas pouvoir en vivre qui inhibe beaucoup de ceux qui s’y essaient.

© Zakaria Ait Wakrim

© Zakaria Ait Wakrim

D’abord, il y a un vrai débat sur la photographie dans le marché de l’art car celle-ci n’est pas toujours considérée comme une œuvre d’art à part entière. Ensuite, il y a encore très peu d’institutions qui accompagnent les jeunes dans leur démarche d’exploration photographique. Enfin, les questions d’égo empêchent les photographes amateurs d’apprendre de leurs aînés et de sans cesse s’améliorer et se dépasser. Dès que l’horizon d’une première notoriété est atteint, les jeunes s’en contentent souvent sans chercher à aller plus loin.

« Wsselt » (trad. Je suis arrivé) ; ce mot que l’on entend bien trop souvent traduit l’état d’esprit casawi, à la fois avide de réussite et ivre de son propre succès. Interrogé sur ses horizons à lui et les sentiers qu’il aimerait explorer au Maghreb et au Moyen-Orient, Zakaria évoque la Jordanie. Quand il imagine ce pays , il voit une falaise noire qui surplombe des dunes magiques. Qui sait, sa nouvelle série photo l’attend peut-être là-bas ?

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