The Lebanese Rocket Society, entrevue avec les réalisateurs

C’est à l’occasion d’une projection-débat organisée par HEC Monde Arabe que nous avons eu l’occasion de discuter avec les réalisateurs Joana Hadjithomas et Khalil Joreige des enjeux qu’ils abordent à travers ce film documentaire que nous avons déjà présenté ici. Nous vous proposons une série de questions/réponses posées lors de l’événement pour en savoir plus.

Comment avez-vous obtenu l’information liée au projet ?

En fait, nous avons découvert par hasard dans un livre la photo de la fusée Cèdre 4, puis nous nous sommes renseignés et nous avons appris qu’il s’agissait d’un projet non militaire, ce qui nous a encouragés dans nos recherches. Pendant nos recherches, nous nous sommes rendus compte que si les gens ne se souvenaient pas de ce projet, c’est justement parce qu’il reste très peu d’images. Contrairement aux films Autour de la maison rose et Je veux voir où il était difficile de raconter l’histoire libanaise et où l’on a travaillé sur la notion d’état de moment, The Lebanese Rocket Society est le premier film linéaire grâce à ces recherches-là. Nous avons décidé de lutter contre la nostalgie, de réactiver le rêve au présent pour ne pas vivre dans le passé. Au-delà de la sphère temporelle, il s’agit pour nous d’élargir la dimension de ce projet pour le comprendre comme un geste artistique.

Quel est le lien entre le plasticien et le cinéaste ?

Joanna et moi, nous avions envie de produire des images et des textes en autodidacte. The Lebanese Rocket Society est le premier film où le travail de plasticien est intégré avec la reproduction de la fusée et l’animation de la fin du film.

Pourquoi la fusée est-elle blanche ?

Aujourd’hui, nous sommes obligés de travailler sur les modes de production des sens. Même si le projet s’appelle The Lebanese Rocket Society, il n’entre pas dans un projet nationaliste, la plupart des étudiants ne sont même pas libanais. Ce projet a été rendu possible car ces personnes-là se sont retrouvées au même moment dans un endroit comme le Liban. L’armée, elle, avait sûrement un autre dessein. Le blanc de la sculpture invite à voir le projet au-delà d’une vision terre-à-terre. Cette fusée est d’ailleurs vue par les libanais comme un monument qui a toujours été présent sans vraiment se questionner sur l’histoire sous-jacente.

L’oubli, l’amnésie voire le déni de cette mémoire renvoient-ils à une régression du monde arabe ?

Le déni se justifie par le traumatisme de la guerre mais le projet, lui, a eu lieu avant les guerres civiles et aurait dû, su contraire, survivre. Il s’agit d’un fait étrange et inimaginable.

Pourquoi Manoug n’a-t-il pas fait la  publicité de ce projet, pourquoi laisser l’histoire se taire ?

Manoug est un universitaire, il a un site donc il ne s’esr pas totalement tu, il a seulement été suspicieux et a refusé de divulguer toutes les archives. Mais une fois qu’il a vu la sculpture de la fusée, il a été rassuré. D’ailleurs, il continue de faire des recherches sur des fusées avec des composants magnétiques non chimiques qui intéressent la NASA.

Pourquoi un documentaire plutôt qu’un film classique ?

Tout simplement parce que nous voulions rendre cette histoire crédible car elle s’est réellement passée, et pour y croire, il fallait adopter une approche réaliste, d’où un documentaire qui travaille sur l’imaginaire. Dans une fiction, trop de raccourcis sont commis et dans notre cas, les personnes ont attendu cinquante ans pour parler et nous ne pouvions pas nous permettre de court-circuiter cette réalité.

L’oubli a-t-il été démarré par l’armée ?

L’armée cultive le secret, elle a peut-être contribué à forger cet oubli. Ce rôle semble indéniable d’autant qu’il a été difficile pour nous d’accéder aux archives de l’armée libanaise

Quid de l’animation à la fin du film ?

A chaque rencontre avec les acteurs du projet, nous avons imaginé de quoi aurait été fait l’avenir si le projet avait continué. Cela nous a semblé pertinent, d’autant plus que le monde arabe se caractérise par l’incapacité à se projeter vers l’avenir. Nous avons donc décidé de nous projeter dans ce futur aussi incertain soit-il. L’animation ne propose pas un monde idéal mais crée un monde plausible imaginé d’une manière logique.

Quelles spécificités de la société libanaise font que cette aventure n’a pu être possible qu’au Liban ?

D’abord, la rencontre de palestiniens, d’arméniens, de libanais et de syriens à un moment donné ne pouvait avoir lieu qu’en un lieu comme le Liban. En effet, le Liban était à l’époque un monde de possible sans projet de nation et donc l’aventure prenait le pas sur l’instrumentalisation politique. Mais en réalité, il n’y a pas de spécificité libanaise puisqu’il n’y a pas d’identité arrêtée. On a toujours voulu définir Beyrouth mais il faut échapper à la définition objective pour laisser la subjectivité de chacun s’exprimer.

Le film a-t-il suscité un intérêt au sein de la diaspora arménienne ?

Oui cela est indéniable. En travaillant sur la communauté arménienne, nous les avions tenus responsables de cet oubli. En fait, leur émigration a contribué à l’oubli mais ne l’explique pas complètement.

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