Stories of Change. Après le Printemps arabe, des images pour dire les réalités

Les révoltes populaires qui éclatèrent à partir de 2010 en Afrique du Nord et au Moyen-Orient figurent parmi les événements les plus photographiés de l’histoire récente. Formatée par ce flux continuel d’images, notre perception de ces pays demeure biaisée, sinon partielle. Stories of change souhaitait recueillir un autre regard, de l’intérieur même des ces sociétés, pour prendre le temps de raconter les histoires d’hommes et de femmes qui ne font jamais la une des médias.

Janvier 2011, nos écrans s’embrasaient, ainsi que nos espoirs, avec pour épicentre l’Afrique du Nord. La Tunisie d’abord, puis Le Caire et Tripoli où les régimes cédèrent devant la fronde populaire. Au Maroc, les jeunes du 20-Février crurent au changement mais virent leur dynamique avortée par le référendum de réforme constitutionnelle tandis qu’en Algérie l’impression de déjà-vu étouffa toute velléité de rébellion.
Mais que savons nous aujourd’hui des réalités de ces pays, au-delà des gros titres des journaux ? Quelles conséquences ont eu les soulèvements sur le quotidien d’un pêcheur de la côte tunisienne ou d’un guide touristique de Gizeh, près des pyramides ? Que sont devenus les rêves des jeunes révolutionnaires et des autres ?

Stories of change : 28 photojournalistes, 5 pays

Suite au Printemps arabe, le World Press Photo (fondation néerlandaise spécialisée dans le photojournalisme qui organise un prix annuel internationalement reconnu) et Human Rights Watch ont eu l’idée d’un projet visant à rendre compte de la réalité intime de ces pays. S’ancrant dans la veine du slow media, il vise à remettre le photojournalisme au centre afin de « consommer » de l’image autrement.

Stories of change a laissé carte blanche à 28 photojournalistes et vidéastes de 5 pays, l’Algérie, l’Égypte, la Libye, le Maroc et la Tunisie, afin qu’ils racontent les transitions démocratiques à leur manière. Grâce aux ateliers Reporting Change, menés entre 2012 et 2014 par la World Press Academy, les participants ont reçu une formation au storytelling visuel et aux techniques multimédias. Les résultats sont deux productions distinctes : un site internet interactif qui compile des reportages photos et vidéos et un livre mêlant photos et témoignages d’artistes, journalistes ou blogueurs, enrichi d’une chronologie des événements retraçant les dates clés du Printemps arabe.

Des barbus égyptiens…

Qu’il y a t-il de commun entre un salafiste et un hipster égyptiens ? La discrimination dont ils sont victimes depuis la destitution du président islamiste Morsi. Cela pourrait prêter à sourire si ces jeunes hommes n’avaient pas à souffrir de harcèlement de la part des forces de l’ordre qui les soupçonnent d’appartenir aux Frères musulmans. Les portraits de Mohamed Ali Eddin en disent long sur le climat de paranoïa ambiante en Égypte et les profondes fractures qui traversent la société post-révolution.

Crédit : Stories of Change

Crédit : Stories of Change

De l’autre côté de la frontière, au cœur des conflits de Misrata et Benghazi, les scouts munis de leur costume furent à la fois infirmiers soignant les blessés, éboueurs nettoyant les rues ou encore policiers réglant la circulation routière. Muhannad Lamin, souhaitait souligner leur rôle pendant la révolution libyenne avec le récit d’un chef louveteau qui tente de ramener un peu de normalité et d’ordre à un endroit toujours marqué par les cicatrices de la guerre.

… au tindé touareg en Algérie

À travers son objectif en noir et blanc, le tunisien Zied Ben Romdhane se glisse dans la peau des personnes souffrant du syndrome xeroderma pigmentosum. Touchés par cette maladie génétique orpheline, les « enfants de la Lune » sont littéralement invisibles, condamnés à demeurer dans l’obscurité. Les clichés nous montrent comment les tâches les plus banales, se rendre à l’école ou sortir rencontrer des amis, relèvent de l’impossible dans un pays où le handicap reste encore tabou et peu pris charge par l’administration publique.

Crédit : Stories of Change

Crédit : Stories of Change

Caméra au poing, à deux mille kilomètres au sud d’Alger, dans le village retiré de Tazrouk, Oualid Khelifi est allée à la rencontre d’une communauté de célèbres musiciens touaregs. Ici, l’amertume a remplacé la joie de vivre car après avoir participé à plusieurs festivals de musique financés par l’État algérien, les musiciens n’ont jamais été payés. Alors que le tindé est valorisé comme étendard du folklore national, les subventions publiques restent dans les poches des managers culturels. Faute de pouvoir vivre de leur art, un pan de la tradition touarègue se perd et les jeunes délaissent le tindé au profit de la guitare électrique.

Entre swag à Sidi Moumen et desperate housewife rabatie

Entre le livre et le site, ce ne sont pas moins de sept reportages qui sont consacrés au Maroc. Joseph Ouechen, blogueur mode et photographe originaire de Sidi Moumen, a shooté les habitants de son bidonville natal dans leur tenue préférée et a recueilli leurs opinions en matière de style. Son travail prouve que le swag n’est pas réservé aux riches et donne une autre image de ce quartier tristement célèbre pour avoir vu grandir les auteurs des attentats terroristes de Casablanca en 2003.

Crédit : Stories of Change

Crédit : Stories of Change

On note par ailleurs que la thématique de la condition féminine au Maroc occupe une place prépondérante : Zara Samiry et Joëlle Gueguen se sont immiscées dans le quotidien des mères célibataires, la première à Casablanca et la seconde à Marrakech. Elles nous livrent un témoignage fort sur celles que la société a mis au ban après avoir donné la vie à un ould lehram. Abdellah Azizi a mis ses pas dans ceux de Zineb, première femme guide de montagne originaire d’Ighirine, un village situé à 2150 mètres d’altitude dans la vallée d’Aït Bougmez. Après avoir été rejetée par ses homologues masculins dans la profession, celle-ci s’est imposée à force d’acharnement ; elle recevra une médaille de la part de Mohammed VI pour ses services et son implication et l’office du tourisme lui attribuera même un prix. Puis, virage à 360° avec les photographies de Jean Madeyski qui nous ouvre les portes de la bourgeoisie rabatie aux côtés de Myriam, businesswoman divorcée profitant de la vie entre séances chez l’esthéticienne et sorties shopping perchée sur ses stiletto.

Les migrations, mais pas celles auxquelles l’on pense de prime abord, ont été l’objet de deux séries. Zara Samiry avec À contre sens s’est penchée sur ces Européens qui, en raison de la crise économique du Vieux continent, tentent leur chance au Maroc où leur sont offerts de nouveaux horizons professionnels. Hassan Ouazzani a accompagné Saliou Sidi Bey dans ses aller-retours entre Casablanca et Dakar en camionnette. Profondément choqué après le meurtre raciste d’un jeune Sénégalais à Rabat en août 2013, le jeune photoreporter a commencé à s’intéresser aux relations Sud-Sud et au passage du Maroc de pays de transit à pays d’émigration pour les Africains subsahariens.

Les sujets choisis par les jeunes photographes et vidéastes nous plongent dans des univers méconnus, souvent traités pour la première fois. Ces histoires visuelles nous racontent des parcours de vie qui, en temps ordinaire, n’intéressent pas les médias car peu sensationnels et ne correspondant pas au prisme plébiscité lorsqu’il s’agit des pays d’Afrique du Nord.

En laissant une totale liberté aux jeunes reporters, Stories of change réussit le pari de fournir un nouvel éclairage sur la région, par ses habitants. Les individualités qui émergent au travers ces portraits remettent en question nos stéréotypes sur ceux qui vivent dans cette partie du monde. Au-delà des récits personnels des protagonistes, les productions soulignent le travail des narrateurs eux-mêmes. La pluralité des points de vue et leur subjectivité, loin du traitement unidimensionnel privilégié dans le champ médiatique classique, nous confirme qu’ici ou ailleurs, il n’y a pas une réalité mais des réalités.

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