The Square. Portrait d’un chaos politique

On a tous suivi, de loin ou de plus près, les débuts de la révolution arabe. On s’est tous passionné pour ces millions d’Égyptiens qui sont enfin descendus défendre une dignité arabe longtemps oubliée. Les cris euphoriques et les bruits qui avaient empli la place  Tahrir le jour où Moubarak a délaissé ses fonctions présidentielles sont autant chargés d’émotions que le premier jour où l’on a crié avec eux devant nos écrans. On a ensuite vu l’armée prendre en charge le pays en attendant les élections anticipées, et c’est avec un grand désarroi qu’on a visionné des vidéos sur les réseaux sociaux où certains manifestants, qui campaient toujours sur la place du Tahrir, se faisaient tabasser par les forces de l’Armée.

Certains les ont alors discrédités : l’afflux d’informations,  la multitude et la subjectivité des sources rendant le fait de suivre ce qui se passe en Egypte de plus en plus difficile.

Ensuite,  on a assisté aux prières des Frères musulmans, comme descendus du ciel pour se masser dans la même place qui a vu les premières voix libres s’élever contre les injustices des dictateurs arabes. Cette vague de prières, de barbes islamistes et de slogans divins a rapidement envahi l’espace, une sorte d’islamisation progressive de cette révolution a commencé à s’installer. De l’extérieur, et malgré les comptes Twitter indépendants et les vidéos Youtube réalistes, on a perdu le contrôle sur le type d’information (souvent biaisée) qu’on recevait sur la situation réelle de ces soulèvements. Ensuite, Morsi fut élu, au grand dam de ceux qui osaient rêver de libération de la femme et de la sexualité, et peut-être même de laïcité. On craignit alors une iranisation du pays mais on donna à Morsi une chance. Une année plus tard, les foules envahirent une deuxième fois la place du Tahrir pour lui demander, comme à son prédécesseur, de « dégager ».

The Square, en plus de relayer de première main tous les événements qui ont rythmé l’Egypte depuis le début 2011, donne aussi la parole à des manifestants divers et inattendus, audacieusement, poussant ainsi la réflexion sur la nature de ce printemps, vers des perspectives rarement envisagées de l’extérieur.

Ce documentaire, qui soit dit en passant, a été nominé pour les Oscars 2014 dans la catégorie du meilleur documentaire, réveillera le révolutionnaire arabe même en le plus cynique quidam d’entre nous. Tout comme les mots directs et perçants de Farah Chamma, ou encore les vers révolutionnaires d’Abou Elkassim Chabbi, le documentaire est une immersion directe, totale, chaotique et émotionnelle dans l’Egypte révoltée de ces 3 dernières années. Les interlocuteurs, dans leur simplicité attendrissante, ont une croyance farouche en leur pouvoir en tant que peuple, une croyance aveugle, presque naïve. Comme ce jeune Ahmed, protagoniste, qui arpente les rues du Caire et n’hésite pas à s’engager dans des discussions ardentes avec des inconnus sur les dangers de l’armée, ou encore sur l’existence d’accords politiques entre Sissi et les Frères. Il y a un moment dans le documentaire où, pour convaincre, il ne fait que répéter une phrase, plus fort à chaque fois. Il a presque l’air, dans sa fougue et ses élans émotionnels, d’un enfant entêté, qui y croit au-delà de toute rationalité. Et puis il y a ce père de famille, touchant malgré sa barbe imposante de Frère musulman, qui a souffert de l’oppression violente et de la torture qu’avait fait subir l’ancien régime à son parti, ou encore le chanteur Ramy Essam, figure musicale emblématique des manifestations du Tahrir, l’acteur Khalid Abdalla revenu d’Angleterre, des militants de tout âges, rassemblés et unis comme cela est rarement le cas dans le monde arabe.

Le documentaire, en plus d’être une sorte de boule de démolition émotionnelle et affective, offre pour la première fois une occasion pour revivre et contempler les moments vides dans une révolution. Ceux où les gouvernements étrangers perdent intérêt, et où la majorité des gens commencent à zapper les informations car ils perdent le fil des manifestations. Il arrive à capturer des moments humains dans une révolution inhabituelle des peuples arabes longuement silencieux, une révolution héroïque, presque surhumaine. Mais il capture tout aussi loyalement les moments de frustration, de colère, d’incompréhension, où ces jeunes se perdent, se noient dans ce mouvement qui les dépasse, qui est tiré dans tous les sens, de partout et par tout le monde. Il y a aussi ces scènes de chants et de danses, de bonne humeur et de jeu, où l’on a l’impression que les habitants temporaires de Tahrir sont en fait devenus des habitants permanents, et qu’ils ont commencé à développer leurs habitudes et leur routines dans cette nouvelle maison, une sorte de terre sacrée où la liberté peut enfin exister malgré les coups de bâtons de la police, et où les injustices se dissipent au milieu de l’espoir et du courage.

The Square nous plonge dans un tourbillon d’événements complexes et flous, où l’information doit toujours être prise avec des pincettes, et où l’incertitude est la seule chose qui existe vraiment. Il nous fait vivre la révolution de ces jeunes et moins jeunes dans lesquels on se reconnait. On finit par penser que ce printemps est réellement commun à tous les arabes, et qu’il est aussi le nôtre. Elle nous rappelle qu’on n’a pas besoin de chef, ni de symbole, et que pour la première fois, unis, on peut enfin dire Non. Mais surtout, The Square finit par montrer que ce n’est que le début, que le chemin est encore périlleux, long, incertain et que la lutte durera longtemps. Aussi longtemps qu’il sera nécessaire pour nos responsables et nos élus de réellement démocratiser l’éducation et l’accès à l’emploi, de garantir l’égalité des chances et le respect de la liberté d’expression, de faire confiance aux peuples, à leur volonté et leurs perspectives pour leurs futurs et leurs pays. Car seul celui qui s’est accaparé du pouvoir par la force a besoin de la force pour le garder.

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