Soufiane Ababri, eros moderne

Soufiane Ababri, ce nom vous dit quelque chose ? Vous avez peut être vu l’artiste marocain dans le documentaire Onorient Rihla sur les sentiers culturels du monde arabe. Son travail mêlant culture visuelle et revendications protestataires dans des choix esthétiques forts est actuellement exposé à Paris.

En poussant la porte de la galerie Praz-Delavallade, on peut avoir l’étonnante impression d’entrer dans une chambre de petite fille. Les murs roses bonbon sont recouverts de dessins colorés griffonnés au crayon.  Le trait est vif et spontané, tel celui d’un enfant agité qui aurait un peu trop appuyé, un peu dépassé sur sa feuille, emporté qu’il était par l’urgence de dire le monde.

Dans cet univers édulcoré imprégné de pop culture, quelque chose détone pourtant. Un jeu de miroirs sur lesquels on peut lire

We like pink despite of appearances

(« Nous aimons le rose malgré les apparences ») nous met en garde. Ce rose guimauve à priori si innocent est en réalité celui des triangles cousus sur les tenues des déportés homosexuels sous le régime nazi. Le ton est donné.

Erotiser le politique et politiser l’érotique

Exit France Gall et Mickey Mouse, place à Elisabeth Lebovici et Edouard Glissant. Les références littéraires sont omniprésentes, elles côtoient les bouteilles d’alcool et les revues porno. Le propos se fait plus sombre, plus cru aussi, sans fard. Mis à part celui qui semble recouvrir les joues des personnages, toujours rosées de gêne ou de plaisir.

En y regardant de plus près, l’intimité de ces garçons et de ces hommes aux « vies hantées » se dévoile à travers différentes scènes du quotidien. Elles célèbrent presque toutes les corps masculins pour mieux questionner leur virilité : tatoués, musclés, exhibés sans pudeur, le sexe moulé ou à l’air sous un kilt écossais (oui oui). Passons les détails qui ne sont pourtant pas en reste. Ici un PMU tranquille ou un étal de fruits et légumes au coin d’une rue, là une manifestation, une altercation avec un policier, une arrestation sur le capot d’une voiture. Ailleurs encore un médecin et des médocs, un animal sacrifié, des baisers passionnés.

Déserter l’atelier et ses codes

Les dessins de Soufiane Ababri réalisés à partir de photos prises avec son téléphone témoignent de l’ambivalence d’une société pétrie de tensions, de contrastes et de complémentarités. Ils parlent d’injustices et de violences envers les minorités, d’histoire post-coloniale, de genre et de sexualité.

Si certains d’entre eux, parés de rayures, fleurettes et autres motifs, ne sont pas sans rappeler les tableaux décoratifs et ornementés des orientalistes c’est justement parce qu’ils y font directement allusion. Ces « bed works », comme il les appelle, Soufiane Ababri les a bel et bien crayonné depuis son lit. Installé comme les modèles de ces peintres qui dominaient les femmes, les esclaves et les arabes en les allongeant dans cette position lascive et passive, il peut ainsi en inverser la démarche. Sa volonté de mettre à distance la puissance et la technique autoritaire de l’artiste se manifeste dans un style simple, expressif et sincère dont la liberté nous saute au visage.

Visuels : Soufiane Ababri, Bed work, 2017-2018 – crayons de couleurs sur papier, 71 x 55 cm. Ci-dessous Rebecca Fanuele, Courtesy of the artist & Praz-Delavallade, Paris/Los Angeles.

Soufiane Abari-Haunted Lives, galerie Praz-Delavallade

Du 5 mai au 16 juin

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