Sofia, une photographie sociale et sans retouche du Maroc contemporain

Sofia

Sofia, le premier long métrage de Meryem Benm’Barek est sorti cette semaine en France. Après un prix du meilleur scénario dans la compétition Un certain regard à Cannes ainsi qu’au festival d’Angoulême, le film poursuit sa route dans les salles.

Sofia s’ouvre sur un repas de famille et un déni de grossesse.

Sofia est enceinte et c’est sa cousine étudiante en médecine qui va le lui apprendre. Cousines oui, mais venant de deux milieux bien distincts. C’est ce qui transparaît dès cette première séquence. Les jeunes filles se toisent et ne parlent manifestement pas le même langage. Ni – presque – la même langue. Lena, parfaitement francophone, habite Anfa un quartier occupé par une classe privilégiée. La famille de Sofia se loge dans un appartement plus modeste de la medina. Si un monde semble exister entre ces deux-là, un écart existe aussi entre Sofia et ses parents. Écart expliqué par la réalisatrice par « la dégringolade du système éducatif entre la génération des parents de Sofia et la sienne ».

Par la grossesse hors-mariage* de Sofia, une troisième famille fait son apparition, celle d’Omar, le père présumé. Leur logement se trouve dans le quartier populaire Derb Sultan et sera le décor d’une scène mémorable où toutes les nuances sociales du Maroc contemporain se côtoieront un instant. Chacun dans leur position et leurs codes déterminés et verrouillés par leur société, les protagonistes feront valoir les droits de leur propre clan. Les dialogues sont minutieusement écrits, chaque mot a son importance pour comprendre ce qu’il se joue en surface, et plus en profondeur.

Sofia semble faire poser le Maroc tout entier pour une photo. Une photographie sans retouche, crue, douloureuse, mais dont on peut deviner l’œil bienveillant du photographe.

Rencontre avec Meryem Benm’Barek.

Vous parlez dans une interview de l’omnipotence française qui a une influence sur les milieux bourgeois au Maroc. Vous ajoutez les milieux populaires, eux, ne sont pas dupes. Comment l’expliquez-vous ?

Probablement parce que la bourgeoisie marocaine fonctionne exactement avec les mêmes codes que la bourgeoisie française. Ils sont très proches. Ils parlent la même langue, sortent dans les mêmes endroits. D’ailleurs les gens issus des milieux privilégies ou très privilégiés au Maroc, je n’ai pas l’impression que leur vie et leur quotidien diffèrent vraiment de celui des français ici. Par contre, ceux qui subissent les conséquences des lois arbitraires et les vraies conséquences de la fracture sociale, ce sont les déshérités et ceux-là ne sont pas dupes. Ils n’ont pas non plus évolué dans les milieux français, notamment les écoles françaises, donc forcément ils ont grandi avec d’autres codes : des codes marocains. Ils sont exclus de ce clan « français », ils sentent le rejet et donc l’influence ne passe pas.

Vous dites que 150 femmes accouchent hors mariage par jour au Maroc. C’est un chiffre énorme et d’ailleurs, vous l’expliquez, chaque marocain connaît quelqu’un de près ou de loin dans cette situation. Cela en fait-il un débat de société, discuté à la table des cafés ou des familles ?

Je ne sais pas si c’est discuté dans tous les cafés, mais oui en effet c’est un débat public, il n’y a pas de tabou autour des femmes célibataires au Maroc. Les pouvoirs publics en parlent, tout comme les hommes politiques. Les associations y travaillent, notamment celle d’Aïcha Ech-Chenna. Le débat est souvent posé sur la table. Mais c’est devenu quelque chose de tellement banal que les gens n’en parlent pas forcément entre eux. C’est tristement banal. J’espère que le film va pouvoir soulever des questions et des débats. Je l’ai construit comme un grand point d’interrogation. Je n’apporte pas de réponses. Parce que cet article 490 engendre des problématiques graves. Le statut des mères célibataires bien entendu, mais aussi le statut de leurs enfants, la question de l’abandon des enfants, de l’infanticide et de l’avortement. Après moi je ne fais ni politique, ni droit. Je propose une réflexion sur ces questions à travers le prisme de l’économique et du social, je fais un portrait du Maroc contemporain et de la fracture sociale qui le traverse.

Y a-t-il une sortie prévue au Maroc ?

Oui, probablement vers décembre.

Avez-vous déjà eu des échos ?

Pour l’instant, le film a été super bien accueilli à Cannes. Il y avait beaucoup de marocains dans les salles, notamment la délégation du CCM* et ils soutiennent le film. C’est vrai que j’ai envie de voir comment le film va impacter la population marocaine. C’est certain que les marocains présents à Cannes ce sont des gens qui sont plutôt privilégiés. Maintenant j’ai envie de voir comment le reste de la population va se retrouver dans le film. Je sais aussi que tout le monde n’a pas les moyens d’aller au cinéma au Maroc. J’aimerais que le film soit acheté par une chaîne de télé et de cette façon entre dans les foyers et que les familles puissent le voir et en discuter.

*Centre Cinématographique Marocain

Sofia © Wiame Haddad

Vos plans sont lents, progressent tranquillement et il y a également beaucoup de silences. En conséquence, on prête l’oreille, un peu comme si on entrait dans une conversation familiale que l’on écouterait comme une petite souris. Comment avez-vous travaillé sur vos plans, vos dialogues ?

Oui, c’est intéressant ce que vous dites, parce que dans la mise en scène, dans le jeu, la direction d’acteurs et même dans le découpage, je cherchais comment raconter le rôle non-dits dans la société marocaine. Il y a une hypocrisie ambiante au Maroc où les gens savent et font semblant de ne pas savoir. Donc oui notamment dans l’écriture des dialogues, j’ai cherché à ce qu’ils soient très sous-entendus, à doubles sens. La place du non-dit dans le film est primordiale. Parce que je crois que c’est ce qui fait le plus de mal au Maroc. Comme partout en fait, le déni et le non-dit c’est ce qui fait que les choses pourrissent et on sent que l’on est dans une société qui est quasi-sclérosée par tout ça et oui, c’était ça que j’essayais de mettre en place avec un rythme assez lent et des sous-entendus.

D’ailleurs en parlant de sous-entendus, parlons de Lena. Elle s’en prend plein la figure tout le film. Elle était relativement naïve et au fur et à mesure on a l’impression, en accompagnant sa cousine Sofia, qu’elle découvre son pays et la complexité des choses, dont elle avait été assez protégée du fait de sa situation sociale privilégiée.

C’est tout à fait ça. Le personnage de Lena je l’ai vraiment construit comme ça. J’avais besoin d’un personnage qui soit plein de naïveté et de candeur, avec des idées humanistes, idéalistes. Mais aussi qui incarne cette idée de la bien-pensance. Cette bien-pensance que la bourgeoisie et le regard occidental peuvent porter sur le Maroc et la condition féminine au Maroc et dans le monde arabe. On se rend compte en fait que c’est Sofia qui distribue les cartes, c’est elle qui mise et qui sait comment jouer. C’était important que Lena incarne cette naïveté pour que le moment de rupture soit violent. Ce moment où elle va devoir faire face à la réalité de la fracture sociale, de ce rouleau compresseur qui pousse les gens à faire des choix qui sont moralement discutables.

En fait tout le monde est victime et tout le monde est bourreau…

Oui c’est ça, tout le monde, dans le sens où chacun participe à sa manière à créer cet équilibre injuste. Et on se rend compte que tout est affaire de pouvoir. Donc pour moi l’idée était d’interroger ces rapports de pouvoir, de force, au sein de la famille, au sein des institutions et réfléchir de quelle manière c’est révélateur de tout un système social.

 

Sofia et Omar © Wiame Haddad

Au Maroc, on est dans une société tribale. La famille c’est la tribu et c’est de cette façon que cela fonctionne. Il n’y a pas l’idée d’individualité. Pas toujours bien sûr, je ne veux pas faire de raccourci, mais comme on est dans une société qui fonctionne de manière clanique, souvent on va se retrouver dans l’abnégation de nos propres désirs

Cette fracture sociale est incarnée complètement dans la scène de la rencontre des familles. Mais c’est aussi le révélateur de ce « tous victimes et tous bourreaux ». La mère d’Omar par exemple est dans une position difficile et vit dans un milieu très défavorisé. Pour autant, elle ne perd pas le nord…

Cette scène c’est le noyau du film. C’est la scène la plus importante du film. On a les trois familles et on comprend les rapports de force et de pouvoir et comment chacun exerce son pouvoir sur celui qui est en dessous pour se hisser au niveau supérieur. Et même la mère d’Omar exerce son pouvoir sur son fils qui est beaucoup plus fragile qu’elle. Il a une grande responsabilité parce qu’il doit endosser le rôle du chef de famille, qu’il est chômeur et il est fragilisé par la société. Il représente pour moi cette jeunesse marocaine qui est en manque de perspective, traine dans les cafés et qui a perdu ses rêves en fait. Il n’a rien de pire pour des jeunes.

Et il n’y a rien de pire pour une société, non ? C’est un drame collectif.

C’est ça. Si les pouvoirs publics et les politiques mettaient plus de moyens dans la création des projets, et pas seulement pour une frange de la population, s’il y avait plus d’égalité à cet endroit là, on aurait des jeunes qui créent des entreprises, de l’emploi, qui créent des rêves, des perspectives et l’avenir du pays. Là on est dans une dégringolade sociale c’est de pire en pire.

Vous vous êtes animée d’un coup, c’est manifestement un sujet qui vous met en colère.

Oui ça me met en colère et ça me rend excessivement triste de voir toute une frange de la population mise sur le banc, et à côté une qui ne cesse de s’enrichir sur le dos de ses gens-là. Il n’y a rien de pire que l’injustice et d’enlever l’espoir à des gens. Il n’y a aucun espoir pour ces gens-là.

Et malgré tout, cette frange de la population qui a les moyens et qui s’en sort reste elle aussi enlisée dans ces non-dits et cette hypocrisie. On pourrait se dire qu’il est plus facile pour eux de s’affranchir et vous montrez que non. Lorsque la famille de Sofia apprend pour l’enfant, les premiers mots qui fusent sont :
« Tes parents sont anéantis, tu les as humiliés » c’est le regard des autres qui est identifié et qui prime. Puis « je te ne comprends pas, on a investi dans un projet et tu gâches tout » c’est la famille qui importe, l’individu n’a pas l’air d’exister.

Non parce qu’au Maroc, on est dans une société tribale. La famille c’est la tribu et c’est de cette façon que cela fonctionne. Il n’y a pas l’idée d’individualité. Pas toujours bien sûr, je ne veux pas faire de raccourci, mais comme on est dans une société qui fonctionne de manière clanique, souvent on va se retrouver dans l’abnégation de nos propres désirs. La séquence entre Lena et sa mère résume ça aussi. Sa mère a été toute sa vie dans l’abnégation pour la réussite de sa famille. Sofia de la même façon et la mère de Sofia aussi. La seule qui n’est pas là-dedans c’est Lena mais elle s’en prend plein la figure. Et ce système te pousse à devenir comme ça, tu as peu de choix.

Oui, lors d’une séquence à la fin du film que nous ne révélerons pas, la bien-pensance de Lena va prendre une gifle monumentale, quel choix a-t-elle ?

Au final, chacun est coincé dans sa propre position. Il n’y a aucune issue. Le système fonctionne tellement bien de cette façon-là, tout est tellement verrouillé de toute part. Ces rapports de force créent un tel équilibre compact, qu’on ne peut pas bouger. Le parcours de vie des gens est tout tracé.

Qu’est ce qui pourrait alors faire changer les choses ?

Justement, j’ai fait ce film pour poser cette question-là. Je me pose exactement la même question que vous. Je n’ai malheureusement pas les clefs en main pour répondre. J’adorerais, mais j’ai fait ce film justement parce que je me pose ces questions-là. Peut-être qu’il faudrait déjà que les privilégiés aient conscience de leurs privilèges. Pour le reste c’est le travail des politiques.

Et donc par exemple que l’article 490 soit supprimé ?

Oui alors cet article, tout le monde s’en accommode. Cela n’empêche pas les gens d’avoir des relations sexuelles en dehors du mariage. Mais ce qui est intéressant c’est de savoir quelle manière. Les premières personnes qui en payent les frais ce sont les personnes défavorisées. Les bourgeois s’en foutent, ils vivent comme ici. Ils ont leur appartement et ont accès à la sexualité. Ils ont les moyens de payer pour soudoyer si besoin. Après pour moi la sexualité n’est pas la question principale. Je sais qu’il y a un appétit sur ces questions en occident. Pour moi l’injonction de la liberté par la sexualité est un peu réductrice. Les marocains sont dans des questions plus urgentes et primordiales, à savoir la question de l’égalité sociale avant tout. A partir de là les choses changeront puisque la question de la sexualité est liée à celle-là aussi.

*L’article 490 du Code Pénal marocain : Sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an, toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles.

 

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