Immersion dans l’univers urbain de Roshbena

Graphiste et illustratrice d’origine franco-marocaine, Anna Benarrosh-Orsoni nous invite dans un univers urbain imprégné de multiples influences. La jeune artiste nous offre un travail éclectique qui s’empare de sujets nécessaires et universels. Une œuvre à l’image d’une génération qui refuse les frontières culturelles et géographiques afin de mieux s’approprier les enjeux actuels.

Que ce soit dans ses productions graphiques, ses illustrations ou ses photographies, l’œuvre d’Anna Benarrosh est parcourue par la diversité des thèmes et des esthétiques qui l’entourent. Sa curiosité et son ouverture sur le monde l’amènent à interroger des sujets politiques et sociétaux d’une grande variété.

Diplômée d’un master de graphisme, elle intègre le collectif LTR Worldwide en tant qu’artiste membre et collabore également avec l’institut franco-palestinien dans le cadre du festival Palest’in & Out.

Cet été, la jeune artiste exposait son travail lors du festival Artlake, en périphérie de Berlin, l’occasion pour Onorient de la rencontrer afin de découvrir son parcours et ses projets à venir.

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’illustration et quelles influences vous ont permis de construire votre identité visuelle ?

J’ai commencé à dessiner toute petite. D’abord dans ma chambre, parce que je m’ennuyais, et plus tard dans le cadre de mon parcours scolaire. Je me souviens avoir longtemps essayé de m’adapter aux normes imposées par cette discipline – perspectives, proportions, codes couleurs. Je me souviens également que mon père m’encourageait à aller dans ce sens, vers des formes plus classiques, à être plus rigoureuse, mais je ne me sentais pas à l’aise.

Plus tard, je me suis pourtant orientée vers des formations académiques – La Cambre, Maryse Eloy – mais j’éprouvais toujours ce besoin de contourner les règles, d’aller vers des formes plus dérangeantes, vers un univers et des codes qui me sont propres. C’est en acceptant les « défauts » de mes dessins que j’ai appris à m’y retrouver, et à développer un style qui me ressemble

En 2015 vous avez rejoint LTR Worldwide, un collectif d’artistes avec lequel vous menez plusieurs projets artistiques. Quelles initiatives mettez vous en place ?

J’ai intégré LTR comme membre illustratrice, ainsi qu’en tant que graphiste du collectif. Il s’agit d’un collectif fondé en 2013 par Jwles, Galmicci et Ko, et qui regroupe une douzaine d’artistes – peintres, photographes, tatoueurs, producteurs musicaux, et un rappeur – qui ont en commun leur intérêt pour une culture urbaine, underground et ouverte sur le monde. On organise des évènements pluridisciplinaires tels que des concerts ou expositions, tout en collaborant sur des projets artistiques communs au sein desquels chaque membre est amené à participer selon son domaine et ses compétences

 

La force de LTR c’est que chaque membre du collectif a ses propres influences. Nous venons chacun de milieux sociaux-culturels et de pays différents, et c’est en ce sens que chacun apporte sa petite touche. Nous travaillons ensemble sur des projets collaboratifs, le plus souvent musicaux mais aussi visuels. Nous sommes principalement actifs en région parisienne, mais notre objectif est d’amener nos productions artistiques hors des frontières, et de collaborer avec d’autres artistes et collectifs du monde entier. Worldwide !

Vous avez principalement vécu en France, mais vous êtes attachée à vos origines marocaines. Vos œuvres sont d’ailleurs très imprégnées de cette double culture. Sont-elles un moyen de faire se rencontrer cette double influence, voire de rattraper une part de votre identité ?

Je suis née en France, ma mère est marocaine et mon père corse. J’ai grandi entre ces deux cultures, dans un environnement très parisien, tout en me sentant très proche de mes origines marocaines. Je passais souvent mes vacances au Maroc, à Tanger notamment. Une grande partie de la famille de ma mère a quitté le Maroc dans les années 1960-1970, et n’y a plus jamais remis les pieds.

Ma mère est arrivée en France à dix-huit ans, mais n’a jamais rompu le lien avec son pays natal, et a tenu a nous y emmener régulièrement, à nous transmettre cette culture. J’ai commencé à photographier le Maroc plus tard, en y allant seule, avec des appareils photos jetables ou les vieux argentiques de mon père, sans but précis. Je voulais simplement documenter les espaces qui me sont familiers, les ambiances et personnages qui font partie du quotidien que je connais au Maroc.

Il est vrai que lorsque l’on a grandi entre deux cultures, dans un contexte si différent de celui de ses parents, il y a souvent une volonté de rattraper une des deux identités qui s’est édulcorée afin de se la réapproprier. Lorsque je passais du temps à Tanger ou au Maroc en général, j’avais beau vouloir me fondre dans la masse, j’étais toujours « la petite françaouïa ». C’est en allant étudier à Casablanca, où a grandi ma mère et où le peu de famille qu’il me reste au Maroc vit encore, que j’ai développé une relation plus intime avec ce pays, sa langue et ses mœurs.

Vous collaborez avec plusieurs artistes palestiniens, notamment à travers un projet de collaboration entre Paris et Haïfa avec votre collectif. Comment ce lien avec cette scène artistique parfois méconnue s’est-il crée ?

Par hasard ! Tout a commencé lors de mon premier voyage en Israël et en Palestine, en Septembre 2016. Une partie de ma famille marocaine a émigré vers Israël. Je n’y étais jamais allée avant l’année dernière, je n’avais jamais senti d’attirance particulière pour ce pays. Beaucoup de français issus de l’immigration sépharade prennent leurs quartiers d’été en Israël, mais avec mes parents et ma sœur, nous avons toujours passé nos vacances au Maroc ou en Corse, contrairement à nos cousins, oncles et tantes qui vont en Israël régulièrement. J’y suis allée en touriste, sans lien conscient avec mon identité juive, simplement pour voir à quoi ressemblaient Israël et la Palestine, qui avaient jusqu’alors toujours représenté quelque chose de très mystique pour moi.

J’ai passé quelques jours à Tel Aviv et Jérusalem, où j’ai retrouvé une atmosphère familière dans le marché arabe de la vieille ville, qui ressemblait à n’importe quel souk du Maroc. Cela n’a fait qu’attester que ma culture juive est bien une culture arabe.

Je me suis baladée pendant deux semaines entre Israël et la Cisjordanie. C’est à Haïfa que j’ai eu la chance de faire la connaissance de personnes incroyables, acteurs de la scène artistique palestinienne, et notamment membres du Jazar Crew, un collectif artistique et culturel actif en Israël et en Palestine mais également dans d’autres pays d’Europe. Ces rencontres ont abouti, au fil de l’année passée, à plusieurs collaborations. J’ai travaillé, entre autres, avec le rappeur Moody Kablawi, sur la couverture de son premier album « Shashi » (Écran).

Moody Kablawi – Shashi © Anna Benarrosh-Orsoni

Ce premier voyage a également été le point de départ d’un projet collaboratif entre LTR Worldwide, le collectif dont je fais partie, et Pngwng Cru, un groupe de hip hop également originaire de Haïfa, et issu de l’étroite scène underground palestinienne. J’ai donc coordonné ce grand projet qui a mobilisé plusieurs disciplines artistiques et a débouché sur la production d’un album commun, la publication d’un fanzine que j’ai conçu, et un événement à Petit Bain (Paris), le 26 Août dernier au cours duquel Pngwng Cru a été invité à performer aux côtés des membres musiciens de LTR Worldwide. C’était une expérience très enrichissante pour tous, car nous étions presqu’une vingtaine à participer à ce projet, de manière quasi-uniquement virtuelle, et qui a duré près d’un an. J’étais la seule à faire le pont « physique » entre les deux groupes, en effectuant des allers-retours réguliers entre Paris et Haïfa. Notre événement à Petit Bain marquait donc la grande rencontre !

Au fil de l’évolution de votre conscience politique, vous avez décidé d’intégrer des sujets forts à vos productions. Parmi eux, le cas des récurrentes violences policières à l’encontre de la population afro-américaine, un sujet pour lequel vous avez consacré votre projet de fin d’étudePouvez vous revenir sur votre travail ?

Lorsque je suis arrivée en dernière année de Master, les mouvements de lutte afro-américains, tels que Black Lives Matter, s’étaient déjà amplifiés depuis quelques années aux Etats-Unis. Notamment après la mort de Trayvon Martin en 2012. Mais ces informations n’étaient pas ou peu relayées en France alors même que constat était effarant : toutes les 27 heures un noir est tué par la police. Pourquoi en parlait-on si peu en France ?

Je me tenais déjà au courant de cette actualité depuis un moment via internet, et notamment grâce des communautés afro-américaines virtuelles qui utilisent les plateformes de réseaux sociaux afin de dénoncer, entre autres, les violences policières et de diffuser les actions menées. C’est grâce à ces recherches et à de nombreuses lectures – Ta Nehisi Coates, Malcom X, Pap Ndiaye, bell hooks, Maya Angelou, J.H. Griffin et bien d’autres – que j’ai pu concevoir mon projet de fin d’étude, sur lequel j’ai travaillé pendant un an.

                

Ce projet s’est déroulé en plusieurs étapes. J’ai d’abord conçu un calendrier présentant les événements historiques et les divers mouvements de lutte afro-américaine, tout en rendant hommage aux personnes noires tuées et agressées par la police au fil des dernières décennies. Et dans un deuxième temps, j’ai composé deux ouvrages (en anglais) de 300 pages chacun, plus complets, relatant de manière aussi bien factuelle que conceptuelle les affaires et les événements liés aux inégalités raciales aux Etats-Unis, de l’esclavage à nos jours.

J’ai fais de la recherche, j’ai contacté et discuté avec des gens sur internet, notamment des noirs américains, qui m’ont parlé de leur vision des choses et de leur expérience. J’ai lu beaucoup d’articles de militants, diffusant des informations souvent étouffées par les grands médias. On peut cependant trouver quelques bases de données qui recensent les victimes noires de violences policières (parmi elles le site mappingpoliceviolence entre autres). J’étais à Berlin pendant l’affaire Michael Brown, en 2014, et je me souviens que parmi mes amis français et allemands, personne n’était au courant de ce qui se passait, alors même que les manifestations de Ferguson battaient leur plein.

Vous tenez à apporter davantage de pluralité dans la représentation de la figure féminine, avec une certaine dérision envers les codes liés à la féminité.  Quelle représentation de la femme voulez vous faire ressortir dans vos illustrations et quelle serait votre définition du féminisme moderne ?

Je ne cherche pas à représenter un type de femme en particulier, et je ne revendique d’ailleurs pas mon dessin comme étant féministe. Je dessine des femmes et des filles à l’image de celles qui m’entourent ou qui me composent moi-même : dans leur quotidienneté et leurs normalités respectives.

Des femmes fortes qui s’aiment et s’assument, d’autres moins, mais qui méritent aussi qu’on les représente. On me dit souvent que le fait de dessiner des filles de toutes les formes et esthétiquement imparfaites est un engagement féministe, mais ce n’est pas ce qui motive mon inspiration. Que mes idées féministes se traduisent dans mes illustrations est une chose, mais ce que je veux surtout donner à voir par la pluralité des profils que je représente, ce sont des femmes et des filles normales. Et s’il y a une idée que je voudrais revendiquer à travers mes dessins, c’est ce droit qu’ont les femmes d’être qui elles sont. Je suis assez surprise que le fait de dessiner des filles décomplexées, dans leur quotidien, puisse encore choquer certaines personnes. On m’a déjà fait remarquer que mes illustrations étaient vulgaires ou provocatrices : parce qu’une fille qui mange des chips en culotte sur son lit, même en 2017 et même en dessin, ça dérange. Et ce genre de réflexions provient bien souvent de jeunes hommes de mon âge ! Ça me motive d’autant plus à continuer de représenter toutes ces filles, avec ou sans leurs galères.

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