[RIHLA 2.0 : RÉCIT CROISÉ] – Algérie – JOUR 15

9h00 – Postes frontaliers Oum Touboul

Notre séjour algérien touchait presqu’à sa fin lorsque nous sommes arrivés à Annaba. Dernière étape avant notre départ au pays des jasmins.

Nous avons passé nos deux dernières nuits au bord de la plage Refes Zahouane, à nous endormir facilement au son des vagues qui se débattaient contre les gifles d’un vent automnal. Le matin, le soleil rayonne toujours de mille feux et invite à la baignade. Mehdi entame la conversation avec quelques pêcheurs qui, ravis de pouvoir converser pendant leur longue attente, l’incitèrent à revenir se saisir d’une canne à pêche plus tard dans la soirée. Ce matin, je n’étais pas très curieuse d’approfondir mes connaissances sur les différences entre pêcher du rouget ou du poigeaut et n’étant pas sûre d’être la bienvenue dans une discussion entre « bonhommes », je m’accorde quelques minutes sous l’eau avant de revenir guetter une connexion au signal très faible.

© Mehdi Drissi

© Mehdi Drissi

En rejoignant notre petit studio sur la route du cap de Garde, nous avons traversé « Le cours de la révolution ». Point de rencontre névralgique de la coquette et ancienne Bône, l’état de ses bâtiments délabrés nous chagrinait plus qu’autre chose.

Le soir, je commençais à perdre aussi cette envie d’aller à la rencontre de la frénésie des noctambules. Les ruelles désertes d’Alger la nuit et les contrôles policiers incessants avaient déjà, petit à petit, éteint ma flamme. En voiture, il arrivait qu’on soit arrêtés à plus de trois reprises pour un contrôle avant même d’arriver à destination. Cela rassurait certes les locaux, mais nous donnait, à nous étrangers, l’impression d’une véritable psychose sécuritaire.
La réponse tranchée de Mehdi, il y’a quelques jours, quand, grincheuse, je fis remarquer la totale absence de la présence féminine dans le paysage nocturne: « Nous n’avons pas eu la même histoire », me fait encore réfléchir.

Ciel de Annaba © Mehdi Drissi

Ciel de Annaba © Mehdi Drissi

Sortir d’une décennie noire n’est pas chose aisée, d’aucune des personnes rencontrées n’a fait table rase des bruits de tirs entendus sous les jupons de sa mère, ni du souvenir d’un proche, un voisin ou un artiste adulé parti sans jamais revenir.

Aujourd’hui au vu du spectre des instabilités et de la tension régionales, je suis finalement particulièrement touchée par la ténacité et l’ambition de ces artistes indéfectibles qui osent par leur création ébranler le schéma de pensée dominant. Nous quitterons certes l’Algérie sans avoir respecté la parité dans nos rencontres artistiques, mais avec la forte ambition de voir tous ces talents soudés et moins défaitistes dans leur discours omniprésent sur la politique.

Le Pêcheur © Mehdi Drissi

Le Pêcheur © Mehdi Drissi

Retranchés parfois naïvement, ils détiennent pourtant cette inspiration luisante qui ne demande qu’un chouia plus d’assurance pour ébouriffer, ceux qui jusqu’ici n’ont pas su tendre l’oreille à la marche déjà engagée.

La tête collée à la vitre du taxi dit « louage » que nous avons privatisé pour nous rendre par voie terrestre à la Tunisie, j’observe les plaines arborées qui se succèdent en ayant les idées fixes. La sylphide retirée derrière son « ajar العجار  » (cache-visage utilisée par les femmes) m’aura surpris par sa beauté insoupçonnée et parfois, effarouchée par son attitude rétive.

« N’essayez pas de comprendre le système algérien », nous répétait-on. Toutes les langues sont déliées, mais la fissure politique est profonde. Notre regard se laissait aller, se perdait en tentant de fixer l’horizon infini de cette mère méditerranéenne qui arrose de son sel les routes de notre itinéraire.  Celui de nos interlocuteurs entrevoyait la brume menaçante et ne se détournait pas d’une grisaille lancinante.

A quelques 200 km, se trouvait le poste frontalier Oum Touboul. Comme les frontières entre l’Algérie et la Tunisie sont ouvertes, les passeports verts s’échangent rapidement par dessus un comptoir en marbre et une  procédure de renseignement simple suffit pour autoriser le passage.

L’attente de Hajar et la mienne dureront par contre plus longtemps que prévu. Assises dans une salle où le confort ne semble pas avoir été inscrit comme condition dans le cahier de charges de son établissement. L’interrogatoire prolixe et vain qui s’en suivra nous rappellera l’inanité d’une union institutionnelle chimérique.

Tout au long de ces deux semaines, notre nationalité marocaine était à peine soupçonnée. Nous avons été chaleureusement reçues et nous sommes aisément retrouvées dans un espace qui ne nous était pas complètement inconnu. En Algérie, la différence qui nous charmait était dans les nuances. Mais, une fois à la douane, le souvenir d’une réalité géopolitique accablante refaisait surface.

Si l’heure n’est pas encore à la résolution de la question du Sahara, toujours figée dans les écueils diplomatiques, l’échec des canulars médiatiques visant à accroitre la méfiance des populations des deux cotés d’un « mur » imposé, nous semblaient plus que jamais évident.

La désunion n’est autre qu’insensée aujourd’hui face à une nécessité de coopération facilitée par la proximité géographique et socio-culturelle. Lors de la conférence de Tanger en 1958, des chantres de la liberté, solidaires, prononçaient : « Nous, les représentants des mouvements de libération nationale de Tunisie, d’Algérie et du Maroc, proclamons solennellement notre foi en l’unité du Maghreb et notre volonté de la réaliser dès que les conditions s’y prêteront, c’est-à-dire quand les forces françaises et étrangères auront évacué leurs bases de Tunisie et au Maroc et quand l’Algérie sera devenue indépendante. »*.

Trente et un an après, l’Union du Maghreb arabe fut fondée par un traité constitutif signé au Sommet de Marrakech en février 1989. Depuis, les états membres semblent s’être résignés à ne pas appliquer une intégration régionale incontournable pour un développement durable. Le gel des canaux d’échanges, entraine annuellement de lourds manques à gagner en points de PIB et de créations d’emplois.

Outre ces conséquences économiques navrantes, la division politique se répercute sur le secteur culturel, dont les acteurs à la circulation intramaghrebine limitée, sont assoiffé de partenariats plus tangibles. Ceci aurait pu être l’ébauche d’un plaidoyer pour une meilleure mobilité en terre maghrébine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Appel lancé par les représentants du parti de l’Istiqlal marocain Allal El Fassi, Ahmed Balafrej, Abderrahim Bouabid et El Mehdi Ben Barka, du FLN algérien Ferhat Abbas, Abdelhafid Boussouf, Abdelhamid Mehri, et du néo-Destour tunisien Bahi Ladgham, Ahmed Tlili, Abdelhamid Chaker.

 

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