Rencontre avec Kawtar Kel autour de sa création « Derviche mon Amour »

En avril dernier, à Rabat, a eu lieu le spectacle Derviche mon Amour – dans le cadre du festival Rabat Résonances.

Une création qui nous emporte dans un voyage initiatique en compagnie des derviches tourneurs. L’histoire de la rencontre fascinante de deux grands personnages mystiques : Djalâl-od-Dîn Rûmi et Shams de Tabriz. Nous sommes allés à la rencontre de sa créatrice, Kawtar Kel.

C’est dans le patio lumineux d’un Riad ancré dans la médina de Rabat qu’elle nous reçoit, avec l’ensemble de l’équipe du festival. On se rassemble autour d’une table pour discuter de la création, de quête de soi et de soufisme, qui suscite de plus en plus d’intérêt chez les artistes contemporains. Elle se livre à nous au sujet de sa création Derviche mon Amour, suite à sa première représentation au Maroc.

 Kawtar Kel, chorégraphe, auteur et metteur en scène

Derviche mon Amour raconte la rencontre entre Djalâl-od-Dîn Rûmi et Shams de Tabriz. Qu’y a t-il de spécial dans cette histoire et pourquoi l’aviez-vous choisi ? 

La création Derviche mon Amour raconte la relation entre deux hommes, Djalâl-od-Dîn Rûmi et Shams de Tabriz : deux grands maîtres du soufisme et du mysticisme au XIII ème siècle. Shams était l’un des maîtres spirituels de Rûmî, grand prédicateur et érudit en sciences musulmanes. Sa rencontre avec Shams s’est faite à un moment important dans sa vie et a fait de lui l’un des plus grands poètes mystiques, entre autre. Ils ont passé un très court temps ensemble, mais très dense. Une rencontre qui les a, sans doute, tous les deux transformés. 

C’est une histoire d’amour inconditionnelle et inconditionnée. Une relation fraternelle fondée sur la bienveillance, le partage, la volonté de perpétuer des connaissances. J’ai trouvé cette histoire très interpellante. Très tôt, j’ai été intéressée par le soufisme, que j’ai approché d’abord à travers mon père. Plus tard, j’ai découvert les poésies et les enseignements de Djalâl-od-Dîn Rûmi. Ce qui me touche beaucoup dans son histoire est  que cet homme a consacré une grande partie de sa vie à l’enseignement, à la transmission. 

Comment le projet est-il né ? 

Au départ, ce projet n’était pas une création. C’était une nourriture spirituelle et personnelle. Et puis, il y a des événements dans l’existence qui m’ont fait prendre des virages, à un moment important de ma vie, comme pour beaucoup, j’imagine. Après une période de changement, de deuil et de renaissance, je me suis dit qu’il serait peut-être intéressant de mettre en sens (plus qu’en scène) ce mélange de connaissances et de rêves éveillés, accumulés depuis quelques années. Comment planter une graine ? Comment la laisser germer ?

Thomas Laubacher, dans le rôle de Shams de Tabriz et Salem Sobihi, dans le rôle de Rûmî

C’était important pour moi de revenir sur l’histoire de ces deux hommes. Cela a été fait et refait. Mais j’ai l’intime conviction qu’il faut continuer, perpétuer cette forme de connaissance : Pourquoi ne pas monter cette histoire sous forme de création ? Il y a beaucoup d’enseignements dans leur histoire. Qu’est-ce qu’on en fait ?

Le défi était intéressant : une histoire qui a pris racine au XIIIème siècle, avec une ligne de langage assez contemporaine et accessible à une large public. La thématique est, certes, complexe. Mais j’avais besoin de faire exister quelque chose qui m’a été transmis dans un parfait silence. Nous n’en avons jamais clairement parlé mon père et moi. D’ailleurs, cette création prend surtout matière dans et par le geste, le mouvement.

Nous avons joué la pièce, et puis nous avons rencontré des personnes extraordinaires, qui nous ont enseignés à leur tour, leur façon de voir, de vivre cette spiritualité et de la faire perdurer au quotidien. C’est aussi une rencontre avec les autres et soi. Ce sujet touche profondément quelque chose de l’intime, de l’individu dans l’unicité, je crois. Cette histoire est une invitation à l’Amour dans son essence divine.

Comment l’enseignement nous parvient, par quel chemin ? A quel moment est-on capable de le recevoir ? Voilà ce qu’on voulait partager, à travers l’histoire de Rûmî et de Shams.

 

Thomas Laubacher, dans le rôle de Shams de Tabriz et Salem Sobihi, dans le rôle de Djalâl-od-Dîn Rûmi

Comment mettre en scène, de façon contemporaine des personnages historiques ? 

C’est un défi d’aborder une thématique historique et mystique. Le travail des personnages a nécessité des recherches historiques, des rencontres avec des personnes qui ont une connaissance pointue sur le sujet. Il est aussi important de puiser dans l’imaginaire. Comment s’effacer soi-même et se mettre au service d’un personnage historique ? Comment incarner Djalâl-od-Dîn Rûmi à travers le geste ? C’est ici que le travail d’interprétation, d’incarnation par le comédien, le danseur est central. Il était aussi nécessaire de garder à l’esprit que les personnages historiques et nos artistes sont séparés par 8 siècles. Cela nécessite des connaissances, certes, mais aussi tout autant de méconnaissances. Il faut désapprendre, en quelque sorte.

Cette création est parsemée de symboles et de codes. Il est important, je pense, de ne pas dénaturer les choses, mais elles doivent rester compréhensibles et accessibles.

La création mêle à la fois la danse, le théâtre, le poésie et la musique. Comment s’est faite la collaboration avec chaque artiste ? 

La création est aussi un travail de collaboration entre plusieurs artistes, plusieurs disciplines. Ensuite, il est important de convoquer, d’accueillir l’inspiration, la technicité, les particularités, la singularité de chaque artiste. Il y a la danse, avec Salem Sobihi, qui incarne Djalâl-od-Dîn Rûmi dans et par le corps. Thomas Laubacher, acteur de métier, met sa Voix, son jeu, son corps au service de Shams de Tabriz – le derviche errant. Il y a aussi tout le travail de la composition musicale originale – réalisée par Samuel Sené et également  les costumes – du styliste Mossi Traoré,  qui ont nécessité de grandes recherches historiques sur les instruments, les matières, les compositions de l’époque.

Ce qu’il faut retenir, peut-être,  c’est que peu importe les « Shams » qui existent ou ont existé… Ce qui compte c’est où sont les « Rûmi » pour les voir ?

Salem Sobihi dans le rôle de Rumi

Quel a été votre retour suite à la première performance de « Derviche mon Amour » au Maroc ?

C’est très particulier de jouer au Maroc, qui est un lieu chargé de sens. Nous sommes ravis de l’avoir fait à Rabat, c’est très symbolique et très important pour nous, c’est un retour aux origines. Nous avons été extrêmement touchés de voir que l’essence du message a été accueillie par le public marocain.

Quel est votre rapport au Maroc et quel lien vous unit à ce pays? 

J’ai plusieurs attaches un peu de partout. J’ai des origines marocaines, par mon père. Je suis née et j’ai grandi en France. J’ai aussi beaucoup voyagé. Je me sens aussi marocaine, même si je n’ai pas vécu ici. C’est un rapport étrange. J’avais besoin de revenir aujourd’hui. J’ai l’habitude de venir au Maroc pour les vacances et pour voir une partie de ma famille. Cette fois-ci pourtant, c’est différent. J’ai découvert de nouvelles facettes de ce pays aux multiples couleurs, à travers l’art et la culture.

Entre le Maroc de mon enfance et celui d’aujourd’hui, les choses ont beaucoup évolué. Il est important de prendre de la distance, du recul et d’y revenir avec un nouveau regard. Un regard neuf, dépouillé de tout. Cette foi-ci j’ai été marquée par l’élan créatif et culturel qui existe au Maroc. Il y a une grande richesse, un savoir-faire incontestable dans l’artisanat, le patrimoine, entre autre. Les marocains ont l’air d’en prendre de plus en plus conscience. C’est agréable de sentir que la culture est de nouveau investie, transmise, partagée, par la population de ce beau pays !

D’autre dates sont à venir au Maroc et en France, pour plus d’informations prochainement sur le site.

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