Passion Arabe, voyage aux pays des révolutions

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Passion Arabe. A travers un essai-témoignage fait de rencontres, de découvertes et de réflexions géopolitiques, l’orientaliste et spécialiste du monde arabe contemporain, Gilles Kepel, revient sur les récents changements dus aux révolutions arabes. ONORIENT l’a lu pour vous.

On pourrait tout aussi bien citer Ibn Tattuta, écrivain marocain ayant vécu au XIVème siècle, ou encore Marco Polo, marchand vénitien du XIIème siècle. Tous deux ont en commun d’avoir été les pionniers d’un genre littéraire bien particulier, celui du récit de voyages. L’un avec son célébrissime Rihla, fruit d’un voyage entre Tanger et la Mecque, et l’autre avec son non moins populaire Le Devisement du monde. Ces livres ont pour particularité de nous renseigner sur une période bien précise de l’histoire. Les auteurs, de par leurs voyages, se proposaient d’inscrire les étapes d’un empire, les singularités d’une région ou encore la culture de quelques civilisations éteintes. A côté du récit de voyages, il y a aussi un tout autre genre. Ayant pris son essor en Occident vers le XIXe siècle, l’orientalisme prôné par des écrivains de talents tel que Flaubert, se proposait de glorifier un Orient lointain, notamment en rappelant un passé qui n’était plus ou en décrivant des civilisations ayant disparues.

Quelle relation avec notre sujet traité ? Eh  ben, l’auteur du livre en question, Passion Arabe, se réclame des deux ! A la fois carnet de voyages et fresque orientaliste de pays en cours de changements. En effet, Gilles Kepel, en effectuant quelques 35 voyages en moins de deux ans parvient à sillonner presque tout le monde arabe, de la Tunisie jusqu’en Egypte, ou encore de l’Arabie Saoudite et la Palestine. Les voyages en question ont lieu en période post-printemps arabe. Chose intéressante qui, grâce à un regard neutre, impartial et mature, nous permet de dresser un bilan – certes un peu précoce – des semences du printemps démocratique, ayant pris racine lors d’un fameux 17 décembre 2010 en Tunisie.

Ce sont en total 14 pays que l’auteur visite. A commencer par Israël ou la Palestine où rapidement, il se heurte à la dure réalité de la partition et là où de Tunis au Caire, et du Yémen à Bahreïn, le slogan « le peuple veut la chute du régime », on entend en écho local, dans les deux parties de la Palestine, entre lesquelles rien ni personne ne circule plus depuis juin 2007, « le peuple veut la fin de la partition» (p.24). Mais cela n’empêche pas l’auteur de croiser, par le hasard des choses, quelques lueurs d’espoir, de vie et d’art. Il en est le cas notamment lorsqu’il croise Khaled et Ayman, deux rappeurs palestiniens qui lui présentent leurs créations. Des slams en dialecte palestinien qui parle des rêves brisés de l’enfance et des ailes imaginaires qui permettraient d’échapper au confinement israélien (p.26). Les dits rappeurs partagent leurs bijoux sur Internet. Comme quoi tous les moyens sont bons pour faire entendre sa voix et sa souffrance, au-delà des frontières.

Presque un mois après, on retrouve l’orientaliste en Egypte cette fois-ci, perché du haut d’un appartement dit de Pierre Sioufi. Il se dit que cet appartement, surplombant la place Tahrir, fut l’un des principaux facteurs de la révolution qui se passait en direct. En effet, ledit appartement, appelé par la suite « Appartement Facebook » par les médias, se caractérisait par une vue imprenable sur la place où, jeunes et moins jeunes, scandaient leurs célèbres slogans. Chose pratique pour filmer en temps réel les mouvances d’une place où les yeux du monde entier étaient rivés. Durant son voyage en Egypte, l’écrivain français croisera aussi des responsables des frères musulmans, des blogueurs, des militants. C’est d’ailleurs la caractéristique essentielle des voyages de Gilles Kepel. Il ne se rend pas à un pays pour rencontrer telle ou telle personnalité publique ou officielle et pour par la suite s’en aller, en croyant avoir été averti du tout. Kepel y va pour voir et rencontrer tout le monde, officiels ou pas, militants ou pas, afin de tout écrire.

Quelques mois après, l’écrivain s’envole pour la Tunisie. Nous sommes le 26 octobre 2011 et les tunisiens viennent de connaître leur première élection après la chute de l’ancien régime de Ben Ali. Fidèle à son habitude, l’auteur y rencontrera responsables d’Ennahda alors gagnante des élections, universitaires français comme marocains, militants de tout bord, mais aussi simples passants ou mendiants. Dont notamment un avec qui le fera la causette le temps de quelques questions : – Avez-vous voté lors des élections ? – Bien sûr ! – Pour qui ? – Ennahda, évidemment ! – Qu’en attendez-vous ? – La première chose, c’est le changement de la vêture des femmes : nous sommes un pays musulman ! (p.103).  Aussitôt son séjour achevé, l’auteur se rendra en Lybie, où les libyens viennent de se débarrasser, de manière bien cruelle, de celui qui se voulait être meilleur en tout, soldat, poète, ingénieur, homme de science, chasseur, et bien-sûr dirigeant (p.130). Son sort est désormais connu de tous. Gilles Kepel passera aussi par le Yémen, l’Oman ou encore le Bahreïn où la résistance chiite fait rage. Sans oublier de passer par l’Arabie Saoudite, pour ensuite se rendre au Liban, rencontre dans la mêlée, jeunes indépendants, salafistes, députés chiites et autres.  Cela pour atterrir à la somptueuse Istanbul d’Atatûrk. Il y fait la rencontre de cadres de l’AKP, assiste à leurs discours. Il découvre aussi l’autre Istanbul, celle qui est à l’heure actuelle le principal QG de l’opposition syrienneLe voyage s’achèvera ensuite en Syrie, terre encore sujette à remous, et où le peuple entre révolution et stabilité, a depuis longtemps fait son choix : révolution, coûte que coûte.

Au delà du simple carnet de voyages, Passion Arabe se révèle être une véritable analyse des fruits du printemps arabe.  Si certains se plaignent d’avoir eu après le printemps démocratique, un hiver islamiste. Gilles Kepel s’en démarque, arguant que si en Tunisie ou en Egypte, les révolutions ont atterri aux mains de partis islamistes, il reste que la société civile est toujours là, représentante d’un contre-pouvoir, pour ne pas laisser les choses aller à contre sens de tout esprit démocratique. Elle est aussi toujours attentive à ce qui se passe, et prête à tout moment – on a pu le voir en Egypte ou en Tunisie – à sortir dans la rue encore une fois demander la fin de l’obscurantisme et la tyrannie. La rue et les arabes de manière générale, ne se laissent plus faire. Fini de ce fait le temps des despotes, des tyrans. Le jour où la démocratie fut réclamée, l’individu arabe est né.

Mais qui est Gilles Kepel ?

Gilles Kepel, membre senior de l’Institut universitaire de France, a écrit sur le monde arabe et l’islam contemporains une douzaine d’ouvrages qui ont reçu un écho international. Parmi eux, Le prophète et PharaonJihadFitnaBanlieue de la République et Quatre-vingt-treize ont tous paru aux éditions Gallimard.

Professeur à Science-po, il y a formé de nombreux élèves français et étrangers dans le cadre du programme spécialisé d’études arabes, qu’il a dirigé jusqu’à sa fermeture, en décembre 2010. Il a aussi fondé la collection Proche-Orient aux PUF, qui accueille en priorité les travaux de jeunes chercheurs.

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