Iran : des pages blanches pour écrire l’histoire d’une génération

Lauréate de la cinquième édition du prix Carmignac et désormais rattachée à l’agence Magnum, Newsha Tavakolian, jeune photographe iranienne de 34 ans, livre avec Blank Pages of an Iranian photo album un témoignage précieux sur son pays, entre documentaire social et sensibilité artistique.

Rendre visible une classe invisible

Qui n’a pas l’habitude de feuilleter ses albums de famille pour redécouvrir une énième fois, pétri de nostalgie, ses propres photos d’enfance, lorsque nos parents immortalisaient nos sourires lors de grandes occasions et autres petits bonheurs du quotidien ?blank_pages_150306.indd

Newsha Tavakolian, jeune photographe iranienne et lauréate du Prix Carmignac 2013 du photo-journalisme, a réalisé un reportage intime sur la classe moyenne en Iran. Son propos : déconstruire les préjugés  habituels sur la République islamique en mettant en lumière la classe invisible, celle qui n’est pas adepte de l’austère tchador sans pouvoir s’offrir le chic carré Hermès.

“L’album de famille est la vitrine de ma génération. Les albums jaunis et les instantanés d’enfants souriants dans leurs  plus beaux vêtements témoignent de nos espoirs et de nos rêves, mais ils finissent sur des pages blanches lorsque nos parents ont cessé de prendre des photos. Est-ce au moment où l’amertume est apparue ? Ou au moment où ils ont quitté le pays ? La réalité l’a-t-elle emporté sur ces pages là ? Est-ce ce que l’on appelle une génération sacrifiée ? “

Génération post-révolution, génération sacrifiée ?

Le travail de Newsha Tavakolian s’interroge sur sa propre génération, celle qui est née après la Révolution islamique et a grandi pendant la guerre Iran-Irak, dont les souvenirs sont encore très présents dans les esprits.  L’artiste ne se reconnait pas dans les images que l’on renvoie de son pays, les reportages étrangers ne s’intéressant qu’aux extrêmes, oscillant entre mollahs vociférant “à bas l’Amérique” et jeunesse dorée occidentalisée de Téhéran.

Avec ce projet, j’ai décidé de continuer l’album de famille de ma génération

Mais qui sont les Iraniens ? C’est précisément à cette question que Blank Pages s’attèle à répondre. Dresser un portrait de la génération d’adulte de la classe moyenne, celle dont les vies passent inaperçues et n’attisent par l’intérêt des medias occidentaux. “Avec ce projet, j’ai décidé de continuer l’album de famille de ma génération”. Elle tend ainsi un miroir à cette majorité silencieuse, celle qui poursuit le chemin de son existence confinée et  parfois apathique : Ali l’ancien adolescent-soldat, Mahud l’artiste se débattant avec la censure, Somayeh la jeune divorcée découvrant la liberté ou Bita qui rêve de devenir mannequin…

Newsha Tavakolian est née et a toujours vécu en Iran. A 16 ans elle quitte le lycée  pour photographier son pays, notamment le  soulèvement  étudiant de 1999 et plus tard les conflits en Irak et en Syrie. Blank pages mêle création artistique et photojournalisme. Le livre suit neufs personnes, à la fois emblématiques et interchangeables. Aux côtés de leurs photos d’enfance, Newsha ajoute des portraits de leur vie d’adulte telle qu’elle est aujourd’hui. Un album qui présente sa vision de l’Iran, un Iran sans fard et sans romantisme, complexe et non sans contradictions.

Un Iran sans fard et sans romantisme

Sur la montagne des hauteurs de Téhéran, celle-là même qui orne la couverture du livre, elle a demandé à ses modèles de poser et de trouver leur propre place.  De même qu’ils luttent pour  exister, ils ont dû  s’adapter à cet environnement qu’ils ne peuvent modifier. Un décor idyllique sur le papier mais en réalité jonché de détritus, dans lequel les sacs plastique décorent des arbres décatis. Le réel pourra-t-il un jour se confondre avec l’image luxuriante du décor imprimé ?

L’Iran de Newsha Tavakolian est bien loin des fantasmes que l’on peut nourrir sur la terre de Perse mais elle fait le pari que le monde est désormais prêt à découvrir ce pays tel qu’il est. Le projet ne fut pas un long fleuve tranquille mais plutôt un bras de fer avec le mécène Edouard Carmignac. En effet, le financier souhaite alors éditer lui-même les photos, changer les textes et le titre.

Soudain, alors qu’elle avait carte blanche pour son projet, elle doit faire face à ce qu’elle juge de l’interventionnisme dénaturant son travail. Elle annonce donc sur sa page Facebook qu’elle renonce au prix de 50.000 euros afin de préserver  « sa liberté artistique et son intégrité ». Une polémique et de multiples rebondissements plus tard, Newsha Tavakolian réussit à faire accepter ses propres règles et son projet voit le jour. L’exposition aura bien lieu en juin 2015 dans la Chapelle des beaux-arts de Paris.

L’album de famille de la jeune photographe n’en est qu’à ses prémices. De l’Iran, elle continue à nous dévoiler les espoirs et les doutes d’une génération qui fait le présent en attendant un avenir plus ouvert. Si elle plaide pour nous montrer un pays presque ordinaire, son talent, lui, ne l’est pas. Un conseil : retenez bien son nom, nul doute que vous serez amenés à le recroiser très bientôt.

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