Entretien avec Mokhallad Rasem, « Nous sommes tous des Chercheurs d’âme »

Artiste protéiforme, Mokhallad Rasem a fuit l’Irak, son pays d’origine, pour la Belgique. Aujourd’hui artiste associé à la Toneelhuis (Anvers), son travail artistique se base sur la mise en scène de textes classiques et sur des créations originales mêlant performances et arts visuels. Il y questionne la place du corps mais également de nombreuses problématiques sociétales.  

Suite à une résidence menée dans l’Avesnois à la rencontre des réfugiés et de familles d’accueil de la région, l’artiste irakien présente Chercheurs d’âme, une installation vidéo qui explore notamment les liens entre des demandeurs d’asile et des habitants de ce territoire rural. A l’occasion du « Cabaret des curiosités », Festival organisé par la scène nationale Le Phénix à Valenciennes, ONORIENT est allé à la rencontre de Mokhallad Rasem dans le village de Poix-du-Nord.

Pourriez-vous brièvement nous décrire l’installation Chercheurs d’âmes ?

Pour en parler, je dois vous expliquer les choses depuis le départ. Lorsque j’ai entamé la performance Chercheurs d’âmes en Belgique, j’ai entamé plusieurs recherches dans un centre de réfugiés. La première version était une vidéo-performance dans laquelle je jouais. La seconde étape du projet est cette installation. La dernière étape sera une performance dans laquelle je serai également impliqué en tant que comédien. Cette performance se construit donc en trois étapes différentes.

Je suis venu ici (dans l’Avesnois) à la recherche d’une nouvelle perspective, et avec cette question : quel regard pouvons nous poser sur l’Autre ? C’était pour moi le concept central. Je voulais que les gens puissent bénéficier de différentes perspectives. A partir de cette idée, la forme de l’installation s’est imposée. Les quatre écrans différents permettent aux spectateurs de choisir d’où ils regardent la vidéo. Depuis un même endroit, ils peuvent voir plusieurs choses et sont libres de bouger dans l’espace, changeant ainsi leurs perspectives.

Vous êtes avant tout un performeur, un comédien. Comment avez-vous intégré le média vidéo à votre travail ?

J’utilise beaucoup la vidéo car je suis amené à réaliser de nombreuses interviews dans mon travail de création. A l’occasion de cette recherche, je suis allé rencontrer les gens directement dans les centres de réfugiés. Je me suis demandé comment transporter la parole de ces gens de l’intérieur du centre au monde extérieur ? J’ai juste besoin d’une caméra et d’un enregistreur pour réaliser cela. C’est simple et c’est quelque chose de très important pour moi : diffuser ces témoignages, ces voix, ces images en dehors des lieux fermés que sont les centres d’accueils pour réfugiés… J’ai également voulu intégrer la vidéo car ce média donne une image différente aux gens. La vidéo me permet de montrer ce qu’ils ressentent, de faire entendre les langues maternelles des réfugiés…

 

L’installation suit la trajectoire de plusieurs réfugiés ainsi que leurs rencontres avec des familles qui les ont accueillis ou encore un collectif de soutien aux réfugiés. Comment vous êtes-vous lié à cette communauté ? 

Quand je suis venu dans ce village pour filmer, j’ai d’abord rencontré ses habitants. (…) Ce collectif de solidarité pour les réfugiés leur offre ici un espace. Ce groupe permettant leur accueil est l’une des solutions pour découvrir de nombreuses choses, la solution pour que les gens soient heureux et trouvent leurs chemins. Si vous n’avez pas de machine à laver, ils vous aideront à vous débrouiller ; si vous avez besoin d’informations, ils vous aideront à les trouver… Ces gens vous écoutent et c’est très important d’écouter l’Autre. Pour moi Chercheurs d’âmes ne répond pas à la question « pourquoi les réfugiés sont venus ici? », mais à « comment  peuvent-ils démarrer une nouvelle vie ?». Le nom Chercheurs d’âme vient de la ressemblance en flamand entre « zielzoekers » (chercheurs d’âmes) et « asielzoekers » (demandeurs d’asile).

Mais tant les réfugiés que les familles d’accueil et membres du mouvement de solidarité sont des chercheurs d’âme, des chercheurs d’âme qui se rencontrent ?

Oui absolument, c’est exactement ce que je cherche à montrer. Pour moi, c’est là l’essence même de tout le projet. Cette dimension sera encore plus présente dans la dernière partie de la création.

L’oeuvre intègre également de nombreuses images de nature, de paysages du Nord de la France qui est une région qui a sa propre singularité. Comment avez-vous, Mokhallad Rasem, approché cette espace, et comment l’avez-vous intégré à votre travail ?

Tu sais j’écoute beaucoup les gens, leurs émotions venant de l’intérieur, et je pose des questions. Je ne pose pas de questions sur l’origine ou sur le politique mais plutôt des questions du type : « Quelle couleur préfères-tu ? », « quelle est ta musique préférée? », « qu’est ce que signifie cette eau pour toi ? », ou encore « quelle est la plus belle chose que tu voudrais faire dans ta vie ? ». Au travers de cela, je donne de l’espace à l’Autre. Si la première chose que tu dis est « il est réfugié, réfugié, réfugié… », tu ne prends pas en considération qu’il peut être docteur, artiste ou ingénieur… Tu comprends ce que je veux dire ?

Apporter de l’espace à l’Autre, c’est regarder la personne avant tout comme un humain, ne pas l’essentialiser dans son statut de réfugié. Est-ce ce message que vous cherchez  à faire passer  ?

Oui, absolument. C’est également ce que je cherche à explorer au travers de la nature. Tout le monde aime la nature, il y a quelque chose d’universel. La nature vous donne, comme on dit, « a green soul ». En arabe, nous avons cette expression qui dit « What is your colour », c’est à dire, quelle ton humeur ? Si ta couleur aujourd’hui est le jaune, cela signifie que tu es heureux.  Si aujourd’hui ta couleur est le noir, très triste. Ma couleur est le vert : cela signifie que je suis ouvert, optimiste. J’aime beaucoup les couleurs et je les utilise beaucoup dans le travail vidéo. Les gens ont besoin de nouvelles couleurs pour sentir, pour faire, pour avoir de l’énergie. Je donne beaucoup d’énergie pour rappeler aux autres : « Tu es en vie, pense à ce que tu veux faire ». (…) Je n’ai pas eu de papiers en Belgique durant 5 ans, mais j’ai fait beaucoup de choses ! J’ai surtout rêvé ! Vraiment… J’ai parfois rêvé que j’avais 10 passeports ! (rires) C’est important de pouvoir encore imaginer qu’aujourd’hui est un jour magnifique et que la vie est belle. Bref, réussir à se donner à soi-même cet espace pour laisser aller son imagination me semble primordial.

Les Chercheurs d'âmes, de Mokhallad Rasem

Dernière version de l'installation performative, les 6 et 7 avril à la MC93