Meriem Bennani – une artiste digitalomaniac

Meriem Bennani avec sa cousine Ghita mid-shoot avec un flash oculaire © Meriem Bennani

Découverte par le grand public de l’art new-yorkais depuis 2014, Meriem Bennni (1988- ) est une jeune artiste marocaine dont la démarche artistique est de découper les plis du réel à l’aide de son scalpel numérique. Vivant entre le Maroc et New York, nous n’avons aperçu que très récemment son travail artistique à l’occasion du Vingtième Prix de la Fondation d’entreprise Ricard à Paris puis aux Ateliers de Rennes jusqu’au début du mois de décembre 2018. Une autre installation de l’artiste est actuellement montrée à la Biennale de l’Image en Mouvement de Genève jusqu’en février 2019 et mérite de se téléporter en Helvétie. Voici un bref panorama de quelques œuvres de l’artiste marocaine.

Meriem Bennani, vue de l’installation Siham et Hafida à The Kitchen (2017) © Meriem Bennani

Fardaous Funjab (2015)

Meriem Bennani excite les médias en 2015 avec Fardaous Funjab. Le concept est simple : Fardaous, la reine du hijab, a conçu une ligne de hijab avant-gardiste pour des femmes qui souhaitent allier l’utile à l’agréable. Par conséquent, le hijab devient autant un accessoire de mode qu’un objet « fun » aux fonctionnalités diverses. Différents choix s’offrent à nous : le Funjab « extra hair » pour celles qui ont les cheveux qui poussent trop vite ; le tennis Funjab pour stocker les balles pendant un match ; dans les classiques on retrouve celui qui permet de ranger son rouge à lèvre pour se refaire une beauté à tout moment, avec une bouche en strass dorée sur le côté et un zip khamsa pour refermer la pochette. Toutes les occasions sont bonnes pour porter un hijab et si jamais vous êtes fans de Metallica pensez à la burqallica ! Son travail est une très belle représentation de la manière dont les femmes portent le hijab et du contexte social et économique qui se cache derrière cet accessoire, devenu aussi important qu’une paire de chaussures pour certaines.

Fly (2016)

En 2016, elle conçoit une installation multimedia qui met en scène Fly, une mouche qui va nous servir de guide et de narrateur à Rabat, la ville d’où est originaire Meriem Bennani. Cette installation fut au départ commanditée par MoMA PS1 à New York pour la première exposition personnelle de l’artiste dans un espace muséal. Elle a été exposée dernièrement à Paris durant le Vingtième Prix de la Fondation d’entreprise Ricard. Fly nous emmène interviewer des gens de sa famille, nous promener dans un marché en plein air ou à aller célébrer un mariage. Le tout est semé d’embuches numériques ludiques préalablement apposées par l’artiste qui viennent interagir avec le décor et notre quête. L’objectif de cette installation est de mettre en scène le quotidien de Rabat, de rentrer dans l’univers privée de l’artiste mais aussi professionnel car son usage des nouveaux médias et de ses agencements via l’installation mériterait une plus grande analyse. Ainsi, nous nous laissons porter en jouant avec certains détails qui sont grossis et exacerbés par des bruitages, l’animation et quelques retouches numériques.

Extrait de Fly (2016) © Meriem Bennani

Siham et Hafida (2017)

Siham et Hafida sont deux chikha chacune d’une générations différentes et désormais les protagonistes principales de l’installation éponyme de Meriem Bennani. Les chickha sont des chanteuses connues au Maroc pour avoir animées d’importantes célébrations. Elles sont aussi les porte-paroles d’une résistance à la colonisation française à partir de la fin du 19ème siècle. La tradition des chikha a pourtant évolué en cinquante années et fait l’objet de tensions entre les différentes générations. Meriem Bennani a décidé de se faire rencontrer deux icônes chikha qui ne s’étaient jamais parlées auparavant. Hafida est la plus âgée et s’inscrit dans la tradition orale de l’aïta, une musique et poésie traditionnelle marocaine. Siham est la plus jeune et représente le mouvement des chikha très différemment, notamment via internet et les réseaux sociaux, modifiant subséquemment la performance. Alors que tout oppose ces deux chanteuses à l’exception de leur répertoire chantée, Meriem Bennani filme leur rencontre et réalise un documentaire, à sa manière, plein d’humour et de tendresse sur ces deux femmes qui représentent à elle deux des micro-récits de la grande histoire du Maroc moderne et contemporain.

Extrait de Siham et Hafida (2017) © Meriem Bennani

Party on the CAPS (2018)

Plus récemment, Meriem Bennani explore le genre de la science-fiction en racontant les conditions migratoires des Maghrébins dans une société futuriste au sein de sa dernière installation multimedia Party on the CAPS (2018), commissionnée, produite et exposée dans le cadre de la dernière édition de la Biennale de l’Image en Mouvement de Genève. Cette installation nous fait entrer dans un univers totalement repensé par le progrès biotechnologique, où la téléportation est devenue le mode de transport par excellence, et qui imagine le devenir des politiques d’immigration américaine. CAPS, la diminution de « Halfway Capsule » est une île au milieu de l’Océan Atlantique où les réfugiés et immigrants sont détenus par les États-Unis faute d’avoir traversés les frontières « illégalement ». Dès notre arrivée sur l’île un crocodile prénommé Fiona nous guide et nous raconte la vie sur l’île de CAPS. Aujourd’hui considérée comme une mégalopole isolée au milieu de nulle part, Fiona nous dit que l’île était à l’origine un camp d’internement qui s’est incroyablement développé durant ses trois dernières générations. Interceptés en pleine téléportation par des rayons contrôlant l’émigration, les habitants de l’île ont été malheureusement modifiés génétiquement. Ce détail est par ailleurs mis en évidence à l’occasion de Dinner on the CAPS, que Meriem Bennani organise en parallèle de l’installation multimedia avec l’aide de la cheffe américaine Angela Dimayuga. Toujours dans la continuité du récit futuriste, ce dîner de gala propose un menu à base des spécialités gastronomiques de l’île, imaginé à partir des traditions importées par les insulaires, des ressources qu’offrent le territoire, tout en prenant en compte des différentes mutations génétiques de chacun. Car les insulaires font toujours la fête ; ils s’attaquent voracement aux mets, bougent frénétiquement leur corps sur des musiques dynamiques et entraînantes, et vivent au sein d’ersatz urbanistiques propres aux différentes communautés culturelles. Ainsi, cette science-fiction « carnavalesque » redonne une certaine voix aux communautés d’exilés qui, malgré leur détention, réussissent à renverser le temps de ces festins les valeurs et les hiérarchies établies.

Extrait de Party on the CAPS (2018) © Meriem Bennani

Curieusement, le 30 novembre 2018, quelques semaines après  la réalisation et l’inauguration de cette installation, le gouvernement de centre-droite et le parti de droite du Peuple danois ont annoncé la signature d’un accord prévoyant l’hébergement d’une centaine de personnes sur l’île de Lindholm. Ils sont principalement des étrangers reconnus coupables de crimes mais ne pouvant être renvoyés dans leur pays d’origine. La plupart seraient en réalité des demandeurs d’asile déboutés. Nous ne pouvons nous empêcher de faire le rapprochement avec l’installation de Meriem Bennani. Plus rocambolesque qu’il n’y paraît, cet accord reprend la même trame narrative que l’artiste. 

Le Danemark envisage de loger les étrangers les plus indésirables au pays dans un endroit extrêmement peu accueillant : une île minuscule et difficile à atteindre, abritant à présent les laboratoires, les écuries et le crématoire d’un centre de recherche sur les maladies animales contagieuses. Comme pour clarifier le message, l’un des deux ferry qui dessert l’île s’appelle le Virus. (Martin Selsoe Sorensen, New York Times (3/12/18)

Le journaliste poursuit en spécifiant que cette petite île est située dans une crique de la mer Baltique, se trouvant à environ trois kilomètres du rivage le plus proche avec un service de ferry peu fréquent. Les étrangers devront se présenter quotidiennement dans le centre de l’île et risquent l’emprisonnement s’ils ne le font pas. Ce cas montre que la limite entre la fiction et le réel se réduit considérablement et mérite une attention toute particulière.

Meriem Bennani, une artiste digitalomaniac

En conclusion, nous pouvons le dire, Meriem Bennani est une vraie digitalomaniac ! Elle capture sans arrêt de micros événements afin de démonter le réel, analyser les différentes pièces qui le compose, puis le remettre sur pied, un tantinet modifié. Son compte Instagram est une mine d’or, rempli de ces petits Frankenstein numériques pleins d’humour, exacerbant parfois une vérité qu’on ne saurait évoquer. Comme nous l’avons remarqué, une grande partie des représentations qu’agence Meriem Bennani dans ses installations sont issues du Maroc, son pays d’origine, où elle naît en 1988 dans la ville de Rabat. Ce qui est très pertinent dans sa démarche, et qu’elle souligne dans un entretien réalisé avec Tiffany Malakooti pour Bidoun, c’est que les gens sont très vite ennuyés par l’information qui circule autour du Maghreb et des Arabes en général. Nous ne pouvons qu’acquiescer et la saluer pour son travail effectué qui complexifie considérablement ces représentations tout en les contextualisant.

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thank you tom ❣️

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Meriem Bennani a effectué sa formation d’artiste à New York en faisant un Bachelor des Beaux-Arts à la Cooper Union avant d’être diplômée d’un Master à Paris à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. Elle est représentée par la Signal Art Gallery de Brooklyn et a exposé ses travaux dans d’autres établissements majeurs tels que le MoMA PS1 et le Jewish Museum à New York, la Saatchi Gallery à Londres, ou encore le Palais de Tokyo à Paris. Fort est de constater qu’elle est à ce jour une artiste internationalement reconnue dont les idées et le talent vont encore bousculer plus d’une cimaise.

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