Louvre Abu Dhabi: l’humanité sous un autre jour? 1/2

Credit photo: Haikel Ben Hamouda

Le très attendu Louvre Abu Dhabi ouvre enfin ses portes au public aujourd’hui, après dix longues années de travail et une collaboration franco-emirienne unique en son genre.

Le Louvre Abu Dhabi est né d’un accord intergouvernemental entre la France et les Emirats Arabes Unis, signé en 2007. Cet accord incarne la vision partagée par les deux pays pour développer le premier musée universel du monde arabe. Il établit le Louvre Abu Dhabi comme institution indépendante, et inclut le prêt du nom du Louvre pour une période de 30 ans. Décryptage de ce nouveau né unique en son genre.

Un style muséographique à caractère universel

Le Louvre Abu Dhabi n’est pas le premier musée dans la région du Golfe, mais certainement le premier à créer une vraie disruption avec l’approche muséographique classique. D’emblée, il convient de rappeler en quoi le Louvre Abu Dhabi est un musée universel, et ceci particulièrement en cette période de globalisation où la signification de ce terme n’est pas toujours comprise. L’étymologie du mot « universel » est latine, elle articule uni- « un » et -versum « tourner » : tourner autour d’ « un ». Cette étymologie peut être pensée autrement : l’ « un » et le « vers » c’est aussi par inversement le pluriel tourné vers l’unité, vers sa cohérence, vers la recherche de ce que l’humanité pourrait avoir de commun. C’est bien avec l’ambition de rappeler la cohérence des mondes que le Louvre Abu Dhabi s’engage sur le chemin de l’universel.

Le musée universel au sens moderne est né de l’époque des Grandes Découvertes, sous la forme de cabinets de curiosités qui regroupaient des produits de la nature et des cultures issus du passé ou d’horizons lointains. Créées par des amateurs, curieux et érudits, ces premières collections témoignent d’un esprit humaniste passionné par la signification d’un monde dont on découvre alors l’immensité et dont on questionne la mesure.

Credit photo: Haikel Ben Hamouda

Au fil des siècles, de classification en classification, la mise en ordre sans cesse plus poussée des collections leur a sans doute fait gagner en précision encyclopédique ce qu’elles ont perdu en cohésion et en intuition originelle. Il est significatif d’ailleurs que ces cloisonnements scientifiques et institutionnels ainsi que ces hiérarchisations se soient construits parallèlement au cycle colonial d’appropriation du monde par les Européens. Mais à l’heure de la mondialisation post-coloniale et multiculturelle que nous vivons, le besoin de renouer avec un récit de la cohérence de notre humanité n’a jamais été aussi primordial.

Conter une histoire, révéler un récit. Telle est son approche muséographique. Les galeries du Louvre Abu Dhabi se présentent au visiteur comme une grande fresque historique qui renoue avec l’exigence de Charles Péguy, le poète et écrivain français, lorsqu’il disait vouloir lire au musée universel « le long et visible cheminement de l’humanité ». Ce cheminement est ici illustré par des œuvres d’art issues du monde entier, de toutes les époques et de toutes les cultures.

L’enchaînement des salles du parcours se présente comme un grand livre illustré en douze chapitres. Chacune des douze ailes du Louvre Abu Dhabi vous expose un moment majeur de l’histoire de l’humanité: de la naissance des premiers villages aux religions universelles à la mise en place du patrimoine matériel, culturel et stylistique des différents continents. Ainsi destiné à faire comprendre la succession des héritages de l’histoire et leur sédimentation, le Louvre Abu Dhabi possède une dimension pédagogique essentielle : il offre au visiteur une lecture rétrospective des époques qui ont construit l’univers dans lequel il vit.

Le parcours devient dès lors un récit. Dès le Grand Vestibule, sorte de prolonge qui acceuille les chefs-d’œuvre de tous les temps, le Louvre Abu Dhabi s’ouvre sur une énigme, qui intrigue le visiteur et l’amène à s’interroger sur le sens de l’universel. Elle l’invite à s’engager dans l’exploration à la recherche de réponses à ses questions. Pour animer le récit et renforcer cet esprit de curiosité, la muséographie, aidée en cela par une médiation ambitieuse, est conçue dans un esprit de maïeutique. Tout est fait pour que de la rencontre avec les œuvres naissent émotion et interrogation. Des cartels aux dispositifs numériques, la médiation est pensée pour stimuler le désir de comprendre plutôt que remplir un devoir de connaissance.

Credit photo: Haikel Ben Hamouda

Au-delà du récit, le Louvre Abu Dhabi décloisonne les collections pour renouer le dialogue entre les civilisations. Pour que le musée renoue avec l’ambition humaniste de ses origines, le récit muséographique se devait ensuite d’aller à rebours de l’atomisation des collections en proposant une présentation décloisonnée des expressions artistiques mondiales. Le parcours ne se présente pas en départements séparés, mais convie cultures et civilisations ensemble, dans les galeries, pour s’interroger sur l’esprit général des temps. Comment montrer autrement les correspondances remarquables entre les rois-prêtres sumériens et les pharaons d’Egypte ? Ou les influences réciproques entre la Chine et le monde islamique ? Ou encore, les effets de l’expansion de la civilisation industrielle ?

Une fois les cloisons des départements et des sections tombées, que se racontent véritablement les œuvres ? Cette question ouvre une perspective nouvelle au musée universel. Elle a amené le Louvre Abu Dhabi à repenser le dialogue d’œuvres d’art venues de mondes différents. Ces dialogues sont, dans l’espace muséal, parfois dans une même vitrine, des mises en regard : regards croisés pour initier chez les visiteurs un jeu visuel subtil, instigateur de curiosité.

Une architecture qui symbolise l’ouverture mais aussi un enracinement identitaire profond

Le Louvre Abu Dhabi est avant tout le chef d’œuvre de la conception architecturale du célèbre Jean Nouvel. Selon lui, « le projet Louvre Abu Dhabi doit appartenir à la culture du pays, s’enraciner dans l’environnement local ». Ceci est d’autant plus important dans une ère où l’on voit des « bâtiments sans racines » s’ériger dans les villes nouvelles, encore en pleine mutation urbaine.

Ainsi, pour Jean Nouvel, trois caractéristiques devaient faire partie intérgale du projet en soi : d’abord concevoir un espace d’acceuil, un musée est avant un « quartier », un lieu de rencontres ; ensuite, traduire l’identité arabe en utilisant le symbole de la « médina » ou de la ville arabe, composée de petites ruelles étroites et de bâtiments cubiques ; et enfin, intégrer une dimension cosmique avec une connection à la spiritualité.

Double coupole de 180 mètres de diamètre, plate, géométrie radiante parfaite, perforée dans une matière tissée plus aléatoire, créant une ombre ponctuée d’éclats de soleil. La coupole luit sous le soleil d’Abu Dhabi. La nuit, le paysage protégé est une oasis de lumière sous un dôme constellé. Le Louvre Abu Dhabi devient ainsi le but ultime d’une promenade urbaine, jardin sur la côt, havre de fraicheur, abri de lumière le jour et le soir, son esthétique se veut en accord avec sa fonction de sanctuaire des œuvres d’art les plus précieuses. Jean Nouvel

Ce dôme d’acier repose sur une forte métaphore : comme les étoiles qui guident le nomade dans le désert, il invite à lever les yeux pour penser le monde. A la croisée des mathématiques et de la vie organique, il recrée un univers en soi, un microcosme dans lequel se déploient l’espace et le temps du musée. La lumière filtrée par le dôme rend ici hommage à l’ombre précieuse de l’Arabie. Elle joue l’inversion permanente des valeurs pour dessiner, telle une calligraphie cosmique, des formes imaginaires où la beauté naît de la complémentarité des opposés. Le dialogue avec l’équipe scientifique a permis de prolonger cette tension créatrice au sein des galeries du musée. Sous la voûte d’acier qui les protège du soleil de plomb, posées telles de gigantesques blocs dans un désordre apparent, elle s’enchaînent dans un parcours continu et un rythme qui inspirent le récit.

Credit photo: Haikel Ben Hamouda

Un musée qui se veut tourner vers l’avenir

Le Louvre Abu Dhabi ne se veut pas seulement être un musée qui conserve le passé, mais qui inspire aussi les nouvelles générations. L’espace a été conçu pour être un vrai lieu de découvertes et de connaissance ouvert à tous.

Le Louvre Abu Dhabi est destiné aussi bien aux enfants qu’aux familles et jeunes publics. Il fournit à tous ses visiteurs différents outils et occasions d’explorer les collections.

Depuis sa conception, le Louvre Abu Dhabi travaille en étroite collaboration avec les établissements scolaires, les universités et l’éducation nationale afin de développer des centres de recherche et des bases de données adaptés aux besoins des étudiants, et d’intégrer les collections et la vision développée par le musée dans le cursus local.

Le musée sera aussi un lieu de spectacles : le trompetiste libanais Ibrahim Maalouf, le légendaire « M » Matthieu Chedid et la chanteuse malienne Fatoumata Diawara auront le privilège d’offrir une performance artistique au sein de l’amphithéâtre extérieur cette semaine pour ouvrir la programmation culturelle et vivante du musée.

Enfin, les collections abritent aussi des œuvres issus de l’art contemporain et laisseront place à des artistes d’aujourd’hui comme Jenny Holzer et Giuseppe Penone, avec leurs installations monumentales présentes à l’extérieur des galeries d’expositions, sous le dôme du musée. Une manière de rendre hommage à l’humanité créatrice de tous les temps, entre passé, présent et futur.

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