Louvre Abu Dhabi – L’importation d’un libéralisme politique et social ? 2/2

Fruit d’une commande vieille de dix ans, le Louvre Abu Dhabi a été inauguré le 8 novembre 2017. Entre la France et Abu Dhabi se sont développées des ramifications politiques et culturelles dont le musée n’est que la partie visible.

Depuis la seconde moitié du XXème siècle, des politiques libérales tout droit venues de l’Occident s’implantent au sein du Golfe Persique, créant de ce fait une transition historique.

Une entreprise « indétricotable » selon le président Macron

Un temple pour la beauté est né. Il va rayonner dans le monde entier en présentant des œuvres d’exceptions garantes de culture et de beauté. L’émirat d’Abu Dhabi peut être fier d’avoir acheté une formule all-inclusive introduisant le plus haut degré de l’humanité au sein de l’île de Saadiyat où, pendant dix années, les équipes de Jean Nouvel ont réussi à faire éclore un « Louvre du désert et de la lumière » selon les termes choisis par le président lors de son discours inaugural le 8 novembre 2017.

Lutter contre l’obscurantisme de la région

Le discours du président Macron, lors de l’inauguration du mégamusée, avait pour but de vanter les « palimpsestes culturels » dont sont issus tous les « grands monothéismes » pour bâtir des « ponts » et faire « dialoguer les civilisations ». C’est par le biais d’un vocabulaire rationaliste des Lumières redondant, qui a considérablement soutenu le discours de la mondialisation actuelle, que ce dernier s’exprime. Plus qu’un universalisme fantasmé et articulé dans beaucoup de bouches, c’est bien l’image du monde arabe à venir qui se trouve pétrie dans les mains des occidentaux et de la famille régnante. Il ne faut pas non plus oublier cette nouvelle position que la France occupe(ra) dans ce carrefour mondial où cette nouvelle arme qu’est la culture lui permettra de briller vers de nouveaux horizons. Napoléon peut dormir sur ses deux oreilles. Une autre conquête s’agence « ici, dans cet épicentre de tous les combats, [pour] ramener toutes les œuvres du monde entier et, en particulier celles qu’abrite la France » et montrer au reste du monde comment doit se concevoir et s’administrer la beauté. Un universalisme plus occidental que mondial.

Mais la famille régnante d’Abu Dhabi n’est pas non plus innocente dans cette démarche. Elle ne retourne pas sa veste sans raison en acceptant quelques nus et une Torah (elle n’a d’ailleurs pas étudié la mise en place de la collection), mais préfère accepter ces grandes richesses culturelles et continuer à travailler avec la France.

La France se voit comme le pays des Lumières, mais pour Abou Dhabi, c’est d’abord un pays qui a un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, [qui] a participé à la guerre du Golfe et qui, par ailleurs, est une démocratie qui a du mal à financer son activité culturelle publique. Donc une cible privilégiée*.

Un musée, miroir des Cheikhs

L’ouvrage fraîchement paru d’Alexandre Kazerouni, Le Miroir des Cheikhs : Musée et politique dans les principautés du Golfe persique (PUF, 2017) est un précieux outil analytique. Il est le fruit d’un condensé de sa thèse de doctorat de plus de mille pages et d’un long séjour de recherche dans la région du Golfe. Ainsi, essayons de comprendre comment les rayons du Louvre Abu Dhabi censés illuminer le monde entier, ne sont qu’une stratégie, empruntant les concepts du Musée imaginaire d’André Malraux, ce dernier n’ayant pas eu la prétention d’essayer d’en faire une réalité.

Alexandre Kazerouni, Le Miroir des Cheikhs.

Musée et politique dans les principautés du golfe persique, Paris : PUF, 2017.

Un accord conclu en 2007…

Le Louvre Abu Dhabi émane de l’Accord entre le gouvernement de la République française et le gouvernement des Émirats arabes unis relatif au Musée universel d’Abu Dhabi du 6 mars 2007. Cet accord intergouvernemental engage douze musées et institutions au sein de l’agence France Museum (musée du Louvre, Centre Pompidou, l’établissement public du musée d’Orsay et du musée de l’Orangerie, la Bibliothèque nationale de France, le musée du Quai Branly, la Réunion des musée nationaux – Grand Palais, le musée et domaine de Versailles, le musée Guimet, l’école du Louvre, le musée Rodin, le domaine national de Chambord, l’Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la culture). Il a visiblement été érigé en réaction à la concurrence touristique mise en place à Dubaï et à la création de son marché de l’art en 2005-06 (galeries, Christies, Dubaï Art Fair, …). L’implantation d’universités, de musées prônant l’universalisme va donc permettre à Abu Dhabi de véhiculer une nouvelle image, fraîchement libér(alis)ée, pour remplacer celle colportée par les manifestations islamiques depuis le 11 septembre 2001 jusqu’à nos jours (Laurence des Cars).

…précédé d’une libéralisation du pouvoir après la guerre.

Cette politique libérale ne date pas d’hier et a été adoptée par les familles régnantes très peu de temps après la fin de la guerre du Golfe (1990-91) dans ses différentes principautés. Les armes sont progressivement remplacées par des idées libérales sans régler la question du régime autoritaire et de l’exclusion sociale. Deux problèmes qui n’ont fait que se renforcer jusqu’à nos jours.

Depuis ces dix dernières années, nous avons été témoin du passage d’une monarchie collégiale à une monarchie absolue. Cette transition a eu des conséquences sur la vie publique, qui, petit à petit, se trouve être administrée par des entités étrangères. En effet, ces deux facteurs engendrent un dédoublement étatique, liés à l’importation massive des marques culturelles du libéralisme permettant à l’Émirat d’accéder à une position mondiale tout en conservant son fonctionnement autoritaire. C’est dans ce sens qu’Alexandre Kazerouni définie la notion de « musée miroir » et l’associe au Louvre Abu Dhabi ou au MIA (Museum of Islamic Art), son grand-frère qatari, construit aussi par les équipes de Jean Nouvel et inauguré en 2008.

Un désert culturel ou une culture locale désertée ?

En parallèle des « musées miroirs », le politologue agence le terme de « musée racine » pour définir les différentes institutions culturelles existantes et gérées depuis la seconde moitié du XXème siècle dans le Golfe. Contrairement aux idées colportées, la région n’est en rien un désert culturel. Guidées par l’élan moderne du siècle dernier, des institutions se sont progressivement mises en place comme le Musée National du Koweït en 1958, le musée Failaka dans les îles du Koweït en 1964, le Musée National d’Al Aïn à Abu Dhabi en 1969 ou encore le musée de Dubaï en 1971. À ce jour, nous pouvons en compter une bonne centaine !

J’en suis venu à élaborer ce concept à partir d’un constat fait en arrivant dans les pays du Golfe en 2007 : ils étaient tout sauf des déserts culturels. Ces États côtiers avaient très tôt créé des grands musées nationaux ; Abu Dhabi avait le sien dès 1969. Ce musée existe toujours, et respecte les standards d’institutions d’archéologie et d’ethnographie. C’est ce que j’appelle un «musée racine», un établissement assez classique de mise en scène de l’identité nationale, chargé de façonner une mémoire commune à tous ceux qui ont le passeport. Ces musées, bâtis dans les années 70, ne disparaissent pas, mais continuent au contraire de se créer. Et à côté de ce parc déjà riche se développe donc une nouvelle relation au musée, qui ne remplace pas la précédente. Ces nouveaux lieux sont très différents par le type de collections qu’ils présentent, par leur rapport au bâtiment, mais aussi et surtout car ils ne traitent pas d’enjeux politiques locaux. Au contraire, ils les contournent.

Une typologie binaire du système

Ainsi, nous remarquons qu’il y a deux façons d’interpréter le système culturel du Golfe. D’un côté, il y a un état issu de la modernité, construit depuis le début du XXème siècle sous la domination anglaise, puis par la suite lors de la constitution de la fédération des Émirats arabes unis à partir de 1971, qui a réussi à créer un système culturel cohérent propre dans chacun des émirats. Les élites locales de ces derniers ont travaillé à construire une cohésion nationale à travers une arabité codifiée, soucieuse de ses origines et de son devenir au sein d’une bureaucratie locale. De l’autre, il y a un état qui tend vers une mondialisation, souhaitant tirer un trait sur son passé tout en cherchant à diversifier les ramifications de son pouvoir. De ce fait, la création d’excroissances culturelles, contrôlées par des entités étrangères avec l’importation des grandes marques des démocraties libérales contemporaines (Sorbonne, Louvre, Yale, NYU, Guggenheim, etc), engage la région dans une tout autre idéologie. En adoptant cette attitude, une typologie binaire du système se met en place et touche chaque Émirat à sa façon. Le Qatar a adopté ce système une dizaine d’années avant les EAU, avec la création du MIA, du Mathaf et de la mise en place d’échanges universitaires vers l’Occident ou de l’implantation de Princeton par exemple. Ces systèmes sont tous sous l’égide d’une famille régnante, au sein d’un gouvernement autoritaire. Il faut faire attention à ne pas les confondre avec les régimes libéraux occidentaux dans lesquels nous avons été éduqués. En présentant des méga-institutions culturelles, les familles régnantes prennent le pouvoir sur la bureaucratie culturelle nationale, coupe tout type de communication et crée de ce fait un écart avec les élites locales.

Nous voulons être un pays qui joue sa partition mondiale, explique le Dr Ali Rashid Al Nuaimi, membre du Conseil exécutif d’Abou Dabi. Nous sommes ouverts et tolérants. Nous voulons attirer les gens du monde entier pour participer à l’essor de notre nation. Le modèle des EAU, ce sont 200 nationalités, dont 100 000 retraités européens**.

Une bataille culturelle a donc lieu depuis un siècle, d’un côté comme de l’autre, pour déterminer l’essor nationale et culturelle du Golfe. Nous renvoyons à l’ouvrage d’Alexandre Kazerouni les personnes désireuses d’approfondir cette question des plus intéressantes.

Plan de synthèse du quartier culturel de Saadiyat

En dix années, le Louvre Abu Dhabi est la seule graine à avoir été fertile au sein de l’Île de Saadiyat — autrement appelée « île aux musées » —, un vaste projet de district culturel lancé en 2007 dans la capitale des Émirats arabes unis par la famille du sultan Khalifa Ben Zayed Al-Nahyane. Comme vous pouvez le voir dans le plan plus haut, d’autres institutions sont pensées telles qu’une antenne du Guggenheim, un musée national Sheikh Zayed, un centre des arts pensé par Zaha Hadid, un musée maritime dessiné par Tadao Ando, un immense hall de concert et une antenne de la New York University. Ce premier pavé jeté dans la mare va forcément avoir des conséquences sur la région. Il est en tout cas le premier musée à caractère universel du monde arabe. Doit-on encenser cette vague mondialiste culturelle, passerelle universelle du plus haut degré de l’humanité ? Ou devrions-nous réfléchir sur les potentiels effacements culturels locaux qu’elle va engendrer ? Est-ce que ces changements ne vont pas progressivement rendre incontrôlable les agents détenteur du pouvoir et du contrôle au profit de la trinité culturelle libérale déjà implantée (université — Sorbonne Abu Dhabi, culture — Louvre Abu Dhabi et sport — grand prix de Formule 1 local) ? Qu’en est-il de l’importation toujours plus dominante et tactique des institutions occidentales à travers le monde ? Là est toute la question. Nous avons trente années contractualisées avec possibilité de renouvellement pour y réfléchir.

* : Elisabeth Franck-Dumas (recueilli par), Alexandre Kazerouni : « Une image du monde arabe conforme aux attentes françaises », in Libération, 7 novembre 2017, consulté le 9/11/17.

** Pascal Airault, « Émirats arabes unis : comment Abou Dabi veut imposer son modèle aux autres pays du Golfe », in L’Opinion, 8 novembre 2017, consulté le 9/11/17.

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