Episode #4 Lina Meskine : J’écris Pour Onorient Car…

J’écris pour Onorient car la plume me fait survoler les frontières, explorer les paysages de l’ailleurs, creuser les profondeurs des territoires et palper les champs de l’invisible. Ecrire pour Onorient, c’est voyager continuellement dans le monde arabe : aller à sa rencontre, capturer son essence, ses couleurs, écouter son âme et ses histoires, pour ensuite les raconter à mon tour.

Il y a aujourd’hui une véritable nécessité de faire découvrir le monde arabe, en dehors des sentiers battus. Dans le climat orageux des répressions, des conflits et des déferlements politiques : la culture est un flambeau. Mais au-delà de l’engagement et de la résistance, de l’importance de produire du contenu culturel alternatif et du discours sur l’identité : il y a aussi l’émotion qui porte ma plume. L’envie de l’ailleurs, la volonté de raconter la magie et la poésie qui enveloppent ce territoire, et puis celle de témoigner simplement d’un temps et d’un lieu.

Dans le voyage de l’écriture, le récit des lieux

Je crois profondément que chaque territoire porte une âme, une chose qui le rend unique. Mes études en architecture m’ont vite amenée à être à l’écoute du génie des lieux : cette attraction singulière exercée par une ville sur l’esprit des hommes.

Nous peuplons les lieux, et inversement, ceux-ci nous habitent et nous traversent. Les romantiques conçoivent le paysage comme un écho aux profondeurs de nous même. A la perception de la couleur d’un ciel, de l’intensité d’une lumière ou du flanc d’une colline : ils y trouvent un reflet de soi et de ses états d’âme. Ainsi, chaque pays est capable de nous faire ressentir des choses, que nous ne pouvons ressentir nulle part ailleurs. Dans chaque ville, le temps retentit différemment, la vie y prend une tournure unique.

Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, […], dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n’y a pas, en effet, de pauvreté ni de lieu indigent, indifférent. – Rainer Maria Rilke

Je suis ainsi convaincue par la richesse des territoires, quels qu’ils soient et où qu’ils se trouvent. Et le monde arabe m’est plus particulièrement fascinant.

L’expérience du monde arabe

Il y a dans l’expression du monde arabe, ce territoire géographique défini par la course du soleil, du Mashreq au Maghreb, un envoûtement dans la multitude d’images qu’il convoque.

Nuage de souvenirs, tumulte de senteurs et de bruits, vertige des foules magnétiques. En filigrane se succèdent des images nostalgiques des pays arabes, bercées par l’odeur du café et les envolées lyriques de ses grands poètes. Car le monde arabe est aussi l’expérience mélancolique de la nostalgie, de la perte et de l’oubli, celle du regret d’un temps révolu. D’une beauté évanescente, complexe et insaisissable.

Sur ces images se superpose celles d’un monde arabe actuel, vibrant et effervescent, vécu par jeunesse. Dans la tempête des déferlements politiques et des répressions : on y puise une source incommensurable de créativité. Car l’intensité fait naître de belles choses. L’image rémanente du monde arabe serait celle d’un territoire en plein bouillonnement créatif, artistique et culturel.

Ainsi, chaque article est une occasion d’y replonger, et de raconter son paysage dans son sens large : ses lieux, ses hommes, les formes qu’y prend son expression.

Écrire le monde arabe, c’est aussi l’inventer

L’art est aussi un moyen de croiser les imaginaires et d’élargir les champs du possible, en frôlant le rêve et la fiction. La création est d’abord une fuite vers l’imaginaire, à travers laquelle les artistes témoignent du monde et partagent leur interprétation.

L’imaginaire collectif tient beaucoup de la culture et de l’art que l’on produit. Certaines villes ont été magnifiées, sublimées par les artistes et doivent leurs valeurs à ce qui a été écrit, raconté, chanté sur elles. De cette manière, la culture façonne notre conception d’un territoire, et plus largement, du monde.

Le monde arabe est beaucoup plus riche que les images véhiculées par les médias et l’actualité. Il est aussi multiple que les visions de ses artistes, et leurs lectures portées par leurs œuvres. Finalement, c’est aussi un fantasme, que l’on réinvente et que l’on peut soumettre librement à notre imaginaire.

Le monde arabe, c’est aussi un fantasme que l’on peut soumettre librement à notre imaginaire

© Mathias Poisson

 

Face aux orages politiques, une quête identitaire pressante

Il y a, dans l’interrogation sur l’identité du lieu, une interrogation sur l’identité du corps.

Pour la jeunesse arabe, la question de l’identité n’est jamais simple : on peine à formuler une réponse. Il y a d’abord la relation amour-haine envers le pays. Au Maghreb, ainsi que dans les autres pays arabes, on développe un amour difficile pour la patrie. Entre conflits politiques, répressions, absence des droits et de liberté, déclin économique, rêves déchus : beaucoup rêvent de partir. Par ailleurs, il y aussi les discours occidentaux réducteurs, les amalgames et les clichés autour cette région du monde : qu’on associe à la guerre et à l’obscurantisme.

Devant cette frustration, il y a la nécessité et le besoin imminent de se réapproprier une identité qui nous est arrachée, et ceci en s’accrochant à la culture. L’art, la littérature, l’expression sous toutes ses formes est un moyen de remédier à l’amertume, en exprimant et en sublimant la beauté, la douleur et la complexité des choses. Mais surtout de reprendre en main la narration sur ce territoire, en racontant par nous-même notre propre histoire.

Reprendre en main la narration sur ce territoire, en racontant par nous-même notre propre histoire

Entre Rabat et Alger : interférences imagées

De mes racines algériennes, je cultive un attachement fort. Le pays des cieux vastes, de l’enfance et de la parole spontanée, que j’aime et que j’ai par la distance, romancé. De l’autre côté, il y a mes attaches au Maroc : celles du vécu et des émotions du présent. Alger : lieu-souvenir, du rêve et de fuite vers l’ailleurs. Rabat : lieu-référentiel, ancrage de mon imaginaire. Et dans cet entre-deux, l’absence d’un centre et la liberté de se trouver ici et ailleurs.

En rejoignant Onorient, ces deux appartenances font joliment sens, et donnent légitimité à ma parole. Les frontières s’effacent et à la fois, se multiplient.

Ainsi, l’idée d’une identité arabe, me semble être le moyen de contenir ces deux appartenances, parfois conflictuelles. A la question qu’est-ce qu’être arabe ? Je pense immédiatement à une chose vaste, commune, qui nous rassemble et que l’on partagerai avec d’autres.

Élire domicile des paysages lointains

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas. – Charles Baudelaire

Onorient, pour moi, c’est aussi : appartenir à plusieurs lieux, se sentir vaste, aimer des pays autres. Multiplier ses appartenances. Aimer des pays que l’on a jamais foulé, les imaginer et les fantasmer. Se fasciner pour des territoires méconnus.

Et puis enfin, donner aux autres, le temps d’une lecture : un moment pour voyager.

 

© Mathias Poisson

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