Levons le voile sur la mode « islamique »

Harrodsburg, Dougie Wallace

Faut-il s’insurger de la création de lignes vestimentaires muslim-friendly ? Voici quelques axes de réflexion pour combattre les conclusions hâtives sur un sujet sans issue.

Existe-t-il une mode muslim-friendly  ?

Avant de se poser cette passionnelle question, il faudrait d’abord s’interroger sur la définition d’une telle formule. D’une part, la mode s’entend pour le dictionnaire Larousse comme  une « manière passagère de se conduire, de penser, considérée comme de bon ton dans un milieu à un moment donné ». La mode est intrinsèquement liée à un phénomène culturel large que l’on comprendra comme un vecteur d’intégration.

La définition de muslim-friendly semble, quant à elle,  plus discutable. L’expression galvaudée nous rappelle inévitablement tous ses satellites gay-friendly, kid-friendly sans oublier pet-friendly :  lieux communs réservés  aux personnes qui s’ouvrent à une catégorie « minoritaire ». Dès lors, parler de mode muslim-friendly signifierait que la mode n’est pas muslim-friendly dans son essence. Sa traduction française « mode islamique » n’est pas plus joyeuse, vu l’usage abusif de ce terme, employé à tire l’arigot pour qualifier on ne sait quel fondamentalisme.

Dans son ouvrage Visibly Muslim (1), Emma Tarlo, dédouble la définition précédente. D’une part, on peut y voir une mode qui consisterait à porter des vêtements trouvés dans des boutiques de prêt-à-porter en conformité avec certains préceptes de l’Islam. D’autre part, acheter « muslim friendly » pourrait revenir à choisir des vêtements directement estampillés « Islamiques » pensés par rapport aux préceptes religieux. Cette simple dissociation de définition souligne d’ores et déjà la difficulté du positionnement à l’égard de cette question.

Cachez-moi ce voile que ne saurais voir 

L’un des écueils de ce débat est de le réduire presque exclusivement à l’épineux sujet du voile. En effet, les pratiques vestimentaires musulmanes, comme dans toutes les religions se déclinent à l’infini suivant les pratiques locales, les interprétations personnelles et les modes.

On a tendance à oublier, qu’il n’y a pas si longtemps que ça, pendant les mandats/règnes de Reza Shah Pahlavi en Iran ou bien de Mustafa Kemal Atatürk en Turquie, dans un souci de « modernité » (à replacer dans son contexte para-colonial) le « voile » avait été farouchement interdit au même titre que le Fez pour les hommes. Aujourd’hui dans ces deux pays, le « voile » a fait son retour soit de manière obligatoire ou favorisée dans une logique ostentatoire de résistance et d’authenticité plutôt que dans une dimension purement religieuse.

Dans un sens comme dans l’autre, cette instrumentalisation du voile a une vocation qu’on pourrait nommer de « marketing ». Dès lors, sommes nous des héritiers de ce marketing oriental pour penser que le voile c’est l’anti-modernité ? Par de tels propos on évacue toutes données religieuses et on s’endort sur un problème qui n’en est fondamentalement pas un.

 N’oublions pas non plus que l’argument du voile était utilisé à la période coloniale pour légitimer la présence Française « moderne » au Maghreb, lorsqu’on présentait l’ « autre » comme une bête curieuse se déplaçant à dos de chameau et vivant dans des châteaux du désert. Renouer avec cette idée, c’est  tendre vers le danger de discours bien plus néo-colonialistes que gentiment néo-orientalistes.

Dans le communiqué de presse de Dolce & Gabbana pour le lancement de sa collection d’Abayas et de Hijab en Janvier 2016, on retrouvait les mots suivants :
« une rêverie à travers les dunes du désert et les cieux du Moyen-Orient : une histoire de vision enchan­te­resse autour de la grâce et de la beauté des merveilleuses femmes d’Ara­bie ».

N’est ce pas là une manière de faire revivre un orientalisme doux amer ? Pourquoi associer inévitablement la religion musulmane au désert, au Moyen Orient, à l’Arabie ? Cette idée du monde arabo-musulman désuète semble maladroite par les temps qui courent et marginalise par des clichés persistants. Parce que la mode muslim-friendly, si tant est qu’elle devrait réellement exister, doit aussi s’adresser à la musulmane de France qui côtoie plus le bitume que le sable.

 

Hijabi 2.0 : La visibilité retrouvée

A l’heure de l’explosion des réseaux sociaux, on ne compte plus le nombre de tutoriels sur youtube pour apprendre à nouer un hijab de toutes les façons possibles. Simplement la jeunesse musulmane s’est saisie des codes de la pop culture pour transmettre ses astuces, exhortée par une dispersion mondiale de la communauté. C’est bien grâce à ce vecteur que la mode islamique est devenue plus visible alors qu’elle a toujours été présente. Les marques de la fast fashion se sont donc emparées de cette nouvelle visibilité pour capter une clientèle qui pourtant a toujours existé.

Dina Torkia, youtubeuse « hijabista » qui cumule plus d’1 million de vues pour ses tutoriels de Hijab

La mode est un art, un artisanat, un catalyseur qui doit être, comme une peinture ou un meuble de design, apprécié en fonction de son contexte de réalisation. Dès lors, quand Dolce & Gabbana crée une mode muslim-friendly, n’est-ce pas  afficher ouvertement la tentative de captation d’une manne orientale qu’on sait déjà très riche et très friande de sac griffés en s’émancipant de ses codes de création ?

Si l’on pouvait se réjouir de l’introduction par de grandes marques de collections capsules pour le Ramadan,  les lignes purement muslim-friendly sont plus maladroites quand elles se réduisent à du folklore.

Introduction à une création orientale qui interroge la mode islamique

Pour clore ces quelques pistes de réflexion, il faut aussi décloisonner le débat et prendre en compte la création orientale et maghrébine. Existe-t-il une mode islamique par essence ? Laissons de côté les pontes de la mode orientale à l’instar des libanais Elie Saab, Rabih Kayrouz, Zuhair Murad ou de la turque Dice Kayek qui prenant part aux fashion week européennes se situent plus dans une démarche occidentale. Il existe, aujourd’hui, une kyrielle de marques indépendantes dont il nous sera impossible de faire le tour. A titre d’introduction voici quelques noms qui peuvent nous apporter un éclairage différent.

L’un des plus beaux exemples est le travail de Reem Al Kanhal qui nous démontre en quelques modèles que le débat est ailleurs. Créatrice Saoudienne, elle s’accommode du cahier des charges religieux pour créer une mode pour elle, pour ses concitoyennes mais également pour une clientèle internationale. Il y a souvent un pan de tissu cousu qui peut être utilisé pour se couvrir mais pourrait être utilisé comme une ceinture, des jeux de volume et de longueurs qui effectivement s’inscrivent dans les codes tout en les déjouant. Qualifier ces modèles  d’islamiques serait réducteur quand ils s’inscrivent justement dans un but d’évasion.

Parmi la constellation de marques indépendantes iraniennes on trouve Nofux qui a fait un pied de nez aux restrictions vestimentaires en se lançant dans la production de manteaux et de foulards à porter dans les espaces publics avec des couleurs et des coupes d’une folle inventivité qui repoussent de nouveau notre appréciation de la mode islamique.

Enfin Fatma Al Mulla dubaïote, invente une mode pop acidulée, dont les campagnes de pubs mettent en scènes des filles sur des skate-boards, des femmes portant des talons hauts dans le désert. Elle crée des sweats dont la capuche remplace le hijab, elle s’amuse de son univers. Elle va plus loin en détournant les codes de la mode islamique en choisissant pour logo une tête de femme en niqab déclinée en coque d’iphone qui boucle ainsi la boucle de cette polémique sans fin.

(1) TARLO Emma, Visibly muslim : fashion, politic, faith, Berg Publisher, Oxford, 2010

Pour accompagner notre propos, les photos de Dougie Wallace tirées de sa série Harrodsburg où avec une pointe de satire il photographie les clients à la sortie de Harrods à Londres.

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