Pessa’h et ramadan, à la recherche du lien perdu

Nous pouvons apprendre bien des choses de la symbolique : les mythes et leurs significations s’expriment dans l’objet, le corps et le geste qui se transforment dès lors en symbole. Dans les temps anciens, on utilisait des moyens surprenants pour communiquer : le langage des objets, un ancêtre du langage des fleurs. Des langages anciens qui n’avaient pas besoin d’être verbalisés pour être compris !

Depuis des temps immémoriaux, on a utilisé la symbolique des objets pour manifester un désir, déclarer sa flamme, prier un dieu ou garder le souvenir d’un rite. Pour perpétuer le mythe, le rite, la mémoire et les légendes, on a usé de toutes formes d’objets, de danses, de nourritures et d’offrandes. Ainsi, les interdictions alimentaires juives ou la cacherout ne découlent pas, toutes, de règles strictes que le pratiquant doit observer aveuglement. Pour chaque rituel, pour chaque interdiction, il y a une histoire.

Beaucoup de gens se demandent par exemple pourquoi les musulmans et les juifs ne mangent pas de porc. De très nombreuses explications, certaines surréalistes,  d’autres scientifiques, métaphysiques, dogmatiques ou encore végétalistes ont été avancées. Mais pour comprendre l’origine d’un rite, aussi sacré soit-il, il faut remonter le cours de  l’histoire et tenter de retrouver sa source. Certes, parfois, l’interdiction alimentaire découle simplement de règles d’hygiène, de considérations morales, ou du bon sens.  Mais le contrôle de l’alimentation a été, la plupart du temps, la prérogative de l’ordre religieux : il fallait, par souci de spiritualité et d’élévation, transcender l’humain hors du règne animal, lequel suit aveuglément ses instincts.

Le rituel, devoir de mémoire

La culture juive, de part son attachement à sa longue histoire (plus de 5700 ans, sans parler des origines hébraïques mésopotamiennes), a développé un très grand nombre d’objets de mémoire, ceux-ci fussent-ils des papyrus relatant directement tel ou tel événement, des chants, des rituels, des objets (tsitsits, talites, mezouzah…), ou des interdits alimentaires comme lors de la Pessa’h (pâque juive),  la plus importante des fêtes juives. Certaines interdictions ou obligations ont pour but principal de garder vivante dans la culture le souvenir d’une histoire considérée fondamentale pour cette même culture. Ainsi, les enfants d’Israël ne mangent pas de nerf ou de muscle de la cuisse en souvenir du combat entre Jacob (qui sera renommé Israël) et l’ange, au cours duquel Jacob fut blessé à la cuisse.

Pour revenir à l’histoire du séder de Pessa’h, le plateau servi en cette journée est, pour ainsi dire, plus riche et plus parlant qu’un ouvrage d’histoire.  A lui seul, il raconte l’histoire de la sortie d’Egypte et de la longue traversée du désert. Par exemple : la présence d’herbes aromatiques à l’intérieur du harosset (gâteau) fait référence à la paille utilisée par le peuple juif afin de fabriquer des briques. La cannelle en bâton, quant à elle, symbolise la paille utilisée pour composer le mortier. En plus des épices, l’on y ajoute également des fruits "provenant des sept espèces auxquelles le pays d’Israël est comparé dans la Bible". Ainsi, plusieurs familles ajoutent de la pomme, "en souvenir des femmes juives qui accouchaient sous le pommier", comme on peut les lire dans le Cantique des Cantiques. D’autres communautés, en revanche, ajoutent un peu de vin ou du jus de raisin au harosset pour rendre la pâte moins compacte. Ce liquide rouge, à en croire la tradition juive, est additionné "en souvenir du sang des milliers d’enfants juifs que le pharaon fit égorger pour se guérir de la lèpre".

Il ne s’agit pas ici de faire la liste de toutes les histoires matérialisées dans le détail de la culture juive, mais de montrer comment un grand nombre de nos habitudes, manières de faire et interdictions prennent racine dans des histoires anciennes, or, ceci est particulièrement important si l’on souhaite comprendre la culture arabo-musulmane qui a été, comme nous allons le voir plus loin, largement influencée par la culture juive et ses histoires.

Le ramadan, des origines confuses…

Beaucoup de gens observent le jeûne du ramadan pour les raisons que l’on connaît tous (et il y en a au moins une bonne dizaine). La plus importante de toutes est que ce rite constitue un des cinq piliers de l’islam. Mais, il y a un fait moins connu, à savoir que ramadan a été le nom du neuvième mois dans la péninsule arabique et ce bien avant l’arrivée de l’islam. Contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas un mois créé après l’Hégire (comme les mois de mouharram, safar, etc.) mais un mois aux origines lointaines. Aussi, quelques arabes, et pèlerins venus à la Mecque, jeûnaient en ce mois et ce bien avant l’avènement de l’islam. Ainsi, cette tradition étant antérieure à l’islam, l’islam ne peut en être la source, et il nous faut donc remonter plus loin que celui-ci pour en trouver les racines.

La péninsule arabique a été l’incubateur de plusieurs religions monothéistes et polythéistes. De plus, les arabes, avant l’islam, ont toujours été en contact avec de nombreuses religions et en particulier avec le christianisme (nazaréen) et le judaïsme. Justement, dans le calendrier liturgique chrétien, il existe un jour spécial pour "prier, jeûner, faire l’aumône et promouvoir la tolérance et la paix", ce jour là s’appelle le Mercredi des cendres (أربعاء الرماد)

On retrouve là l’étymologie du ramadan : (ramad signifiant cendre), les deux pratiques sont d’ailleurs quasi identiques. Ce jour marque le début des 46 jours du jeûne chrétien. Cette pratique fut instituée au IVe siècle, soit trois siècles environ avant l’islam. Ce jour spécial pour les chrétiens est marqué par la cérémonie d’imposition des cendres sur le front, d’où le nom. A travers cet acte, "le chrétien reconnait avec humilité qu’il n’est que poussière et que c’est le souffle divin qui fait de lui un homme". C’est ce jour-là que démarre le temps de carême : le jeûne qui s’étend sur quarante jours.  Les arabes préislamiques (monothéistes ?) se seraient-ils inspirés de l’appellation Cendre du carême pour désigner le mois de ramadan ? Difficile de trouver des réponses satisfaisantes en l’absence de documentation. La thèse que j’avance ici se basant uniquement sur l’étymologie.

Pessa’h et ramadan, des origines communes ?

Comme nous venons de voir, le Mercredi des cendres est le premier jour des préparations du carême  en vue de célébrer Pâques. Il y a ici un peu de syncrétisme (mélange d’influences), car la Pâque chrétienne reste largement influencé par la plus importante célébration juive : Pessa’h, même si aujourd’hui l’on ne fête pas les deux pâques pour les mêmes raisons (ou presque). Toutefois, on les fête aux mêmes périodes et c’est le plus important historiquement. En ce qui concerne la célébration chrétienne, les 40 jours de carême commémorent la tentation de Jésus dans le désert.

Syncrétisme : on retrouve le désert et le même nombre (40) dans la Pâque juive qui n’est d’autre que le mémorial des 40 années des hébreux dans le désert et la traversée de la mer Rouge, une célébration de la libération du peuple hébreu après l’Exode hors de l’Egypte. Encore une fois, l’on perpétue l’histoire dans le rituel. L’histoire se meut, se change, se transforme, se conditionne pour finalement renaître sous une autre forme !

Le carême qui a, selon la thèse avancée, inspiré le ramadan, est lui-même inspiré de la Pâque juive. Sauf que, dans celle-ci, il n y a pas de mention de jeûne, mais plutôt d’interdiction alimentaire. Il est dit dans le (Deutéronome, XVI) concernant l’Exode: "Tu ne mangeras pas du pain levé ; pendant sept jours, tu mangeras des pains sans levain – du pain de misère, car c’est en hâte que tu es sorti du pays d’Égypte – pour te souvenir tous les jours de ta vie, du jour où tu es sorti du pays d’Égypte." Encore une fois, en aucun cas il n’est question de jeûne, simplement d’interdictions alimentaires.

Les penseurs chrétiens et musulmans pensent que le jeûne au mois du ramadan ne doit pas être associé à la préparation d’une fête juive, encore moins au souvenir d’un événement car il s’agit strictement d’un mois de jeûne. Toutefois, les rituels peuvent très bien se transformer et se métamorphoser d’une tradition à une autre pour coller à la culture locale. Le plus étonnant, c’est que le calendrier juif biblique (et non juif moderne) qui est, comme le calendrier arabe, un calendrier lunaire, apporte quelques preuves de ce syncrétisme : le neuvième mois du calendrier biblique lunaire, qui correspond au neuvième mois du calendrier hégirien (ramadan) s’appelle kislev. Selon le décompte biblique, ce mois commence à l’aviv, saison de l’orge, qui est l’une des plus grandes symboliques de l’Exode. C’est justement à l’aviv, le 14 nissan selon le nouveau calendrier juif, que l’on fête la Pessa’h.

Selon la tradition juive, La première mention de l’aviv se trouve dans Exode 9:31, à la période durant laquelle la plaie de la grêle, l’aviv (l’orge) et le guivol (le lin) furent détruits et réduits en cendres. Il est souvent fait mention d'"aviv kalouï ba’esh" ou grains torréfiés au feu.

La concordance du neuvième mois islamique avec kislev (début de l’aviv) avec la fête de Pessa’h est une piste qui doit être prise également au sérieux par les chercheurs et orientalistes en l’absence des documentations historiques ; et ce d’autant plus que le calendrier de l’hégire a été fortement influencé par des calendriers antérieurs à l’islam ainsi que par quelques tribus juives palestiniennes. Quelques théories postérieures à la création du mot affirment que le terme Ramadan trouverait son origine (soit son étymologie) dans la chaleur de la terre qui sévit en cette même période en Arabie, chaleur qui transformerait, métaphoriquement, la terre en cendres (soit ramad).

En l’absence de documentation préislamique sérieuse traitant du sujet, nous ne pouvons tirer aucune conclusion. La culture arabo-musulmane se compose à la fois de pratiques qu’elle a engendrées et qui lui sont propres, et de pratiques héritées des dizaines de tribus, de cultures, qui ont pu l’influencer avant comme après sa création. Il s’agit simplement ici d’inviter à la recherche et au questionnement.

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