L’arabe marocain en mouvement avec la sociolinguiste Dominique Caubet

Darija

Il est parfois difficile de se représenter cette réalité sur le Maroc : les Marocains étudient dans une langue différente de celle dans laquelle ils ont été élevés.

Leur langue maternelle est la darija (arabe maghrébin) ou le berbère dans les zone rurales et montagneuses. L’arabe classique est traditionnellement la langue de culture, de religion et d’éducation depuis l’arabisation du système scolaire au milieu des années 70. Elle remplace alors le système bilingue français/arabe classique, et éclipse le berbère dans les zones rurales, c’est d’ailleurs l’un des thèmes du dernier film de Nabil Ayouch “Razzia” (2018).    

Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, la darija est la langue la plus largement parlée par l’ensemble des Marocains, dans tout le Maroc. Langue vivante, créative, acquise dès l’enfance qui n’hésite pas à emprunter à l’espagnol ou au français, la darija n’a aujourd’hui aucun statut officiel.

Pour y voir plus clair, nous avons rencontré l’une des plus grandes spécialistes du sujet en France: Dominique Caubet, sociolinguiste passionnée, elle a occupé pendant 20 ans la chaire d’arabe maghrébin à l’INALCO, l’Institut national des langues orientales à Paris.

L’année dernière, elle publiait avec Amine Hamma aux éditions du Sirocco et Senso Unico, le très bel ouvrage “Jil Lklam” (“La génération des mots”).  Ce livre convoque une génération d’artistes dans leur langue maternelle, en darija. À travers leurs créations, Dominique Caubet explore les expressions et les mots du quotidien comme autant d’indicateurs sur les évolutions du Maroc d’aujourd’hui. Rencontre avec cette ambassadeur de choc, parfois surnommée affectueusement au Maroc: “Madame Darija”.

Dominique Caubet, qu’est-ce qui vous a donné envie d’apprendre la darija?

C’est vrai que cela peut paraître étonnant car je n’ai aucun liens familiaux avec le Maroc! Et bien il se trouve que je suis tombée en amitié avec ce pays, lorsque j’étais jeune chercheuse dans les années 1970.  J’ai participé par hasard à un chantier de jeunes et j’ai été très touchée par l’atmosphère du pays à l’époque.  J’insiste car je trouve que cette atmosphère d’ouverture, de générosité n’est plus aussi facilement accessible.  Apprendre l’arabe marocain, au départ, cela n’a pas été un choix conscient.  C’est à travers mes amitiés, lors de mes voyages au Maroc que j’ai commencé à poser les premières briques.   

… jusqu’à devenir bilingue, c’est plutôt inhabituel pour ce qui est à l’époque largement considéré comme un dialecte secondaire par rapport à l’arabe classique?

Effectivement, d’ailleurs, je n’utilise pas le terme d’arabe « dialectal » car pour moi c’est une langue à part entière et non un dialecte.  Pendant longtemps au Maroc, les locuteurs de darija n’éprouvaient pas de fierté pour leur langue…  on s’arrangeait pour leur faire comprendre que c’était un charabia, qui n’autorise aucune prise de parole public.

Quand j’ai commencé à m’intéresser à la darija, j’ai tout de suite été frappée par le manque de reconnaissance de cette langue. J’ai commencé par faire une thèse d’Etat qui est une grammaire de l’arabe marocain (qui compte près de 1000 pages !).  A partir de 1990, j’ai été nommée titulaire de la Chaire d’arabe maghrébin à l’INALCO, que j’ai occupée jusqu’en 2012.

J’ai aussi fait une maîtrise d’arabe classique, mais ce n’était pas ma tasse de thé. Ce que j’aimais c’était l’immersion dans la société, la langue en mouvement, les parlers jeunes…  c’est ce qui m’a tout de suite attirée.

Dominique Caubet au festival L’Boulevard en 2008 © Mouhcine Berrada

Justement, au début des années 2000, vous vous intéressez à la reconnaissance de l’arabe maghrébin en France?

On estime qu’il y a environ 10 millions de personnes en France qui ont des relations historiques ou familiales avec l’Afrique du Nord: on arrive à ce chiffre si on prend en compte le poids de l’Histoire avec les communautés de pieds noirs, les juifs, les premiers immigrants kabyles arrivés dès 1870, les mariages mixtes, les migrations plus récentes…  C’est peut-être ce qui explique que le couscous est le plat préféré des français?  Ou que des chansons comme Ya Rayah fassent un tel hit?

Au début des années 2000, j’ai publié Les mots du bled, chez l’Harmattan. J’ai rencontré plusieurs générations d’artistes maghrébins, dessinateurs, chanteurs, écrivains, pour les interroger sur leur relation à leur langue maternelle dans un contexte où l’arabe classique est la langue officielle.  J’ai aussi travaillé sur les “parlers jeunes”, j’ai cherché à montrer la manière dont des expressions pouvaient voyager et changer de sens en fonction des pays.  Par exemple, avec la véritable histoire du mot “Wesh”.

Avec Jil Lklam, vous racontez comment la société marocaine perçoit l’émergence de cette nouvelle scène culturelle qui parle ouvertement darija, notamment après le procès de 14 jeunes musiciens en 2003?

Oui, cette épisode est bien plus qu’un fait divers, j’ai d’ailleurs écrit le livre en collaboration avec Amine Hamma, qui était justement l’un des jeunes inculpés. Nous racontons la mobilisation d’une partie de l’opinion publique marocaine pour défendre ce groupe de jeunes musiciens, dont le seul tort est d’avoir joué et écouté de la musique metal.  

De mon point de vue, c’est ce soutien de la société civile à cette jeune scène artistique qui lui permet de poursuivre son développement et son affirmation, y compris linguistique.  

En 2006, le magazine Tel Quel titre “Nayda” une expression issue de la jeunesse, en darija qui veut dire “ça roule!” en l’employant comme un nom propre, un peu comme la “movida” espagnol, même si par la suite, on a modéré ce parallèle du point de vue de son ampleur.  C’est tout de même la première fois que la société civile s’investit pour défendre la culture, domaine dans lequel l’État est absent.

Jil Lklam – poètes urbains, publié aux éditions du Sirocco et Senso Unico

Comment qualifier cette scène artistique marocaine émergente?

Il y a une particularité marocaine: cette scène artistique est essentiellement issue de milieux populaires, et non bourgeois comme on pourrait s’y attendre, avec des jeunes n’ayant pas forcément fait d’études. Bien sûr, on retrouve aussi des étudiants des Beaux-Arts, ou en communication mais ce sont des profils très variés et plutôt issus de milieux modestes.

De nombreux artistes marocains mélangent les langues: le berbère avec la darija, le français, l’anglais ou l’arabe classique…Chez les sociolinguistes ce mélange s’appelle le “code switching”. Le seul point positif du manque de reconnaissance de l’arabe maghrébin, c’est que la langue évolue dans une grande liberté.

On reproche parfois à la darija d’être une langue pauvre dont la syntaxe ne permettrait pas un niveau de discours littéraire soutenu?

C’est faux.  La darija est la langue dans laquelle les Marocains sont élevés! C’est une langue riche, adaptée au théâtre et à la littérature, à condition qu’on veuille bien l’entendre. Je vous invite d’ailleurs à visionner le documentaire de Sonia Terrab Shakespeare, El Bidaoui en replay sur la chaîne 2M.  

On y croise la troupe de théâtre de Ghassam El Hakim qui travaille sur une adaptation de “Songe d’une nuit d’été” de Shakespeare en darija.  Les réseaux sociaux ont également dynamisé la diffusion de la darija avec un passage à l’écrit en graphie latine, plusieurs chiffres sont utilisés par les internautes pour remplacer des lettres de l’alphabet arabe. Il y a une appropriation de la langue dans le passage à l’écrit. Aujourd’hui, il y a d’ailleurs deux possibilités pour écrire la darija sur des claviers de téléphone ou d’ordinateur. Ça a commencé par la graphie latine, et depuis 2011 l’alphabet arabe s’est développé rapidement. Dans le livre, pour la traduction des paroles de chansons, nous avons respecté la volonté de chaque artiste.

Justement vous présentez une trentaine d’artistes, comment avez-vous fait votre sélection?

Nous avons tenté de mettre en avant des artistes qui font s’exprimer leur amour réel du Maroc de manière généreuse, accessible, et pas strictement nationaliste.  Si nous avons choisi ces 29 artistes, Amine Hamma et moi, c’est que nous apprécions leurs textes. J’aime bien le travail de Mustapha Slameur qui a imposé les slam au Maroc. J’adore l’humour, l’autodérision et le rock.  Je suis en train de finir un documentaire sur un jeune punk et je suis de près le groupe ZWM (Zlaq Wella Mout, “glisse ou meurs” de l’américain skate or die) qui a remporté le premier prix à l’occasion du Tremplin du Festival L’Boulevard 2006. Il y a seulement une femme, la rappeuse Soltana, parmi les 29 artistes sélectionnés. J’ai bien peur qu’en réalité, la présence de femmes artistes soit encore plus limitée que ce ratio déjà très faible. Récemment j’ai aussi pas mal entendu parler du retour de la chanteuse de rap Tendresse.

La sociolinguiste Dominique Caubet à Paris ©Manon Aubel

La darija serait-elle adaptée à l’enseignement?

Bien sûr!  C’est une question de volonté politique.  Mais c’est une langue qui n’a pas encore été travaillée pour l’enseignement, il n’y a pas encore eu d’aménagement linguistique adapté. Le problème de l’éducation au Maroc aujourd’hui ne vient pas de l’arabisation mais des contenus et des méthodes d’enseignement qui ont accompagné cette arabisation.  Avec les mouvements conservateurs, le climat évolue vers une ré-islamisation de la société, à la saoudienne. Pendant des années, les cours de philosophie ont été remplacés par des cours de pensée islamique, on n’enseignait plus l’esprit critique en lui préférant l’apprentissage par cœur.

Le taux d’analphabétisme a été longtemps très élevé et il est officiellement de 32% de la population en 2017.

Beaucoup d’enfants scolarisés ne savent pas lire couramment après deux ou trois ans à l’école car il y a un trop grand écart entre l’arabe classique et la darija.  Ce sujet est un défi national pour les générations futures.

Aujourd’hui, quels sont vos terrains de recherches à Casablanca? Quels sont les lieux de la culture urbaine ?

Je suis maintenant à la retraite de l’enseignement, mais j’ai toujours le statut de chercheur, je suis Professeur Emérite. J’ai beaucoup travaillé sur le passage à l’écrit de cette langue non institutionnalisée à travers l’observation et la description.  

Je me rends environ trois à quatre fois par an à Casablanca.  J’aime fréquenter le café de La Cigale, où nous avons tourné une partie du documentaire “Casanayda” en 2006.  Je vais aussi au Vertigo, un café culturel où se produit actuellement la troupe de Ghassam El Hakim, le Kabareh Cheikhat.  

Et il y a le Boultek, au Technopark de Casablanca qui abrite des salles de répétition et de concert pour les jeunes artistes.  Je regrette que les anciens Abattoirs de Casablanca, qui avaient ouvert en 2009 soient désormais rarement ouverts au public. Ce bijou architectural arts déco était un chantier d’exploration culturelle riche.  

On peut dire que j’ai participé à tous les festivals de musique, L’Boulevard de Casablanca, l’Hardzazat de Ouarzazate, et bien sûr le festival d’Essaouira qui a réconcilié les Marocains avec leur part d’Africanité.

Cette langue peut-elle espérer obtenir une forme de reconnaissance?

J’espère que notre livre Jil Lklam (“La génération des mots”) pourra participer à cela. On peut signaler d’autres initiatives intéressantes, il y a un an, la fondation Zakoura de Noureddine Ayouch, le père du réalisateur Nabil Ayouch, a édité un dictionnaire de la darija en darija (comme le Larousse ou le Petit Robert).  C’est une première!  Il s’est beaucoup mobilisé pour défendre cette langue, en proposant dès 2003 de créer la première chaîne de télévision en darija, Moufida.  

Depuis 2006, avec l’émergence de nouvelles radios on assiste à une réaffirmation de cette langue dans la pub, les médias et sur la scène artistique. La darija est également convoquée comme un des éléments importants d’une nouvelle identité marocaine plurielle.

Je suis optimiste car je vois des jeunes qui prennent la parole et expriment leur créativité.  Contrairement à il y a quelques années, au Maroc, il est devenu cool de s’exprimer en darija !

La chercheuse Dominique Caubet avec le réalisateur Hicham Lasri © avec l’autorisation de Brahim Taougar