Interview exclusive avec Bachar Mar-Khalifé

Le 5 juin dernier, nous avons rencontré Bachar Mar-Khalifé à l’occasion de son concert au festival Fragile à Paris. Ce musicien qu’on ne présente plus a déjà à son actif deux albums, dont le dernier vient de sortir cette année. Le fils du grand Marcel Khalifé, reconnu pour son éclectisme et la personnalité insufflée à ses sons, s’est livré à nous dans une interview exclusive.

Chez vous, la musique semble s’être transmise de génération en génération (on pense bien sûr à votre père et à votre frère mais aussi à votre grand père). Comment vivez-vous cet héritage musical et à quel point vous a-t-il influencé ? N’est ce pas difficile de s’en démarquer ?

Bachar Mar-Khalifé : Je le vis comme une précieuse richesse. Le mot « héritage », en effet, se prête à cela. Le parcours de mon père en tant que musicien constitue une fierté et j’ai non seulement baigné dedans parce que j’étais son fils mais aussi parce que je suis fan. On l’accompagnait tout le temps dans ses tournées, à ses concerts. J’écoutais tous ses disques, je connais par cœur toutes ses chansons et toutes les lignes mélodiques de chaque instrument.

A vrai dire, on ne peut pas parler d’héritage direct car je n’ai pas eu une éducation musicale à proprement parler mais cette musique a été pour moi une matière première que j’ai complété avec mes études au conservatoire de Paris. J’ai ensuite appris à m’en démarquer en rompant avec cet héritage pour mieux me le réapproprier. Par exemple, lorsque je reprends des chansons de mon père, je les modifie toujours de manière à y laisser ma propre empreinte.

Votre dernier album constitue-t-il une synthèse de toutes ces influences que vous évoquez ?

BMK : Ce que je suis devenu à partir du premier album, sorti en 2010, est le résultat de tout ce que j’ai pu apprendre et écouter. Le travail de mon père fait partie de ces influences mais il n’est pas le seul. A une certaine époque, j’écoutais tout ce que mon père n’aimait pas et, évidemment, j’écoutais aussi des musiques de ma génération. Mes influences vont du rock de Nirvana, au mouvement hip-hop en passant par des musiques traditionnelles dont mon père tentait de dépasser l’aspect « rétrograde » avec sa musique.

Le deuxième album, le premier aussi d’ailleurs, c’est tout ça en même temps. Aussi, dans le travail de composition et d’élaboration du disque, il n’y a pas tous ces paramètres, j’essaye de les mettre complètement derrière moi. Il y a juste le vide et le besoin de faire quelque chose, le besoin de dire ce que j’ai envie de dire à ce moment-là en rentrant au studio ou en rentrant sur scène. Il n’y a pas beaucoup de calculs, le plus de vide possible. Et c’est la phase la plus difficile que de retourner, d’oublier tout ce qui s’est passé et de vraiment « créer ». C’est là que le mot prend son sens, c’est créer quelque chose.

Pourquoi Bachar Mar-Khalifé ?

BMK : C’est la moitié d’un pseudonyme puisque « Mar-Khalifé » n’est pas très éloigné de mon nom de famille. Officiellement, au Liban, on prend le prénom du père en deuxième prénom. Donc, mon nom officiel est Bachar Marcel Khalifé. C’est un jeu autour de cela car en même temps, cette particule est très commune dans notre région du Mont-Liban et signifie « saint ». Cela donne Bachar« saint Khalifé », ce que je ne suis évidemment pas. Il s’agit d’un jeu autour de toutes ces conventions et ces choses dont on hérite.

Dans Marea Negra, vous reprenez un poème du poète syrien Ibrahim Qashoush, repris également lors des soulèvements dans divers pays arabes. Est-ce là un désir de s’engager, dans la lignée des revendications du printemps arabe ?

BMK : Un désir, je ne sais pas. En tout cas, c’est une réalité. Le musicien est engagé d’une certaine manière. Je pense que l’on a une image extérieure faussée de ce métier. On l’associe souvent exclusivement au plaisir, à la chance, à la passion mais c’est avant tout un engagement qui demande tout, notamment beaucoup de sacrifices. C’est un choix, également une nécessité. Mais, par exemple, sur l’album, je ne me sens pas plus engagé sur Marea Negra que sur Machins choses. Pour moi, il n’y a pas de rubrique « chansons engagées » et rubrique « autres ». Il y a musique, et musique égal engagement.

Si on ramène le monde à l’intérieur, si on considère que l’engagement et la révolution partent de l’intérieur, de nous-même, et que le monde est en nous, tout est dit. En chantant des chansons érotiques, en chantant des chansons dites engagées, parce qu’on entend par engagement quelque chose de politique, en chantant tout simplement, c’est un acte engagé.

On a appris que vous aviez été accueilli par des applaudissements en accompagnant votre père à la Cour de justice libanaise ? Racontez nous cette anecdote intrigante, n’est-ce pas là un hommage rendu au pouvoir pacifique de la musique ?

BMK : C’est effectivement une histoire véridique qui m’a beaucoup marqué car j’étais enfant à l’époque. Cet épisode était très émouvant car on avait l’impression que les gens accueillaient mon père avec autant de chaleur que lorsqu’il se produisait sur scène.  Je n’irai pas jusqu’à dire que la musique peut changer le monde  mais cela a renforcé ma confiance totale en l’être humain. Cela prouve que la musique n’est pas extérieure au monde mais dans  la rue et que chaque être humain y est réceptif.

Quelle est la place de la culture arabe dans votre art ?

BMK : Je ne me pose pas forcément la question. Cela voudrait dire que j’essaierai de définir ce que je suis, ce qui est quelque chose d’assez contraignant. En même temps, la culture « arabe », ou toutes les cultures, est-ce que ce sont des cultures pures et ethnologiquement uniques ? Ou est-ce que ce ne serait pas simplement la Culture ? Les arabes ont ramené la littérature grecque en Europe ; les guerres des civilisations ont permis des échanges culturels et des mélanges improbables. On retrouve du blues en Mauritanie et en Virginie, on retrouve du gnaoua au Maroc et en Argentine, en quelque sorte. Pour moi, c’est une seule et même culture, une seule et même musique. Je ne veux pas me mettre de frontières et de mots réducteurs. La culture arabe est déjà très vaste par rapport à tout ce qu’on essaye de réduire aujourd’hui. Je préfère les ouvertures.

Vous avez sorti deux albums jusque-là (Oil Slick en 2010 et Who’s gonna get the ball from behind the wall of the garden today? en 2013). Certains journalistes ont décrit vos titres comme des classiques à la sauce électro-jazz. Cette description vous convient-elle?

BMK : Cela ne  me plait pas du tout mais je ne vais pas me battre contre les définitions. Encore une fois, lorsque je compose j’essaye vraiment de faire le vide mais rien ne se crée ex-nihilo, il y a forcément des influences inconscientes. On va parler d’électro, de jazz, de rock… Je laisse faire puisque de toute façon personne ne dit la même chose sur ce disque. Cela me conforte dans le fait que ce n’est rien de tout ça et un peu de tout ça aussi. Je n’ai rien à défendre de ce côté-là.

Quel lien avez-vous gardé avec votre pays d’origine le  Liban ?

BMK : J’ai gardé un lien très fort avec mon pays. J’y ai paradoxalement vécu une enfance heureuse alors même que le pays était en guerre. C’est cette image que je garderai toujours du Liban, même si en ouvrant les yeux, ce Liban là n’existe plus. Quand on voit le Liban avec des yeux d’adulte, on est inquiet. J’ai à cet égard des sentiments très contradictoires, faits d’amour et de haine. D’amour car je l’aime profondément et de haine car chacun veut s’approprier ce bout de terre pour faire croire au monde que ça en est le centre.

Mots recueillis avec l’aide de Ghita Chilla.

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