De l’ardeur. Histoire de Razan Zaitouneh, un essai de Justine Augier

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L’avocate et militante des droits de l’Homme, Razan Zaitouneh, a été enlevée avec ses compagnons Samira Khalil, Wael Hamadeh et Nazem Hamadi le 9 décembre 2013 dans la ville de Douma en Syrie, probablement par le groupe islamiste Jaish al-Islam.

Portée disparue depuis maintenant quatre ans, elle reste une figure d’exception de la résistance syrienne. Dans son essai De l’ardeur. Histoire de Razan Zaitouneh, Justine Augier livre à la fois un portrait éclatant et un récit de la guerre en Syrie porté par le souffle de l’espoir et de la violence.

Les éclats d’un visage

Au coeur de ce projet littéraire, jaillit l’absence de Razan Zaitouneh. « À l’époque, je pense que Razan peut encore revenir, remonter » écrit Justine Augier, à l’orée de son texte. « Ce à quoi, il me faut le dire d’entrée, je ne crois presque plus (l’espoir infime relevant de la seule précaution rationnelle). »

Avant de se consacrer à la littérature, Justine Augier a travaillé dans l’humanitaire, et la question de l’engagement était au coeur de ses précédents romans. La crainte l’a d’abord retenue devant le désir impérieux de raconter la brève existence de Razan Zaitouneh, « en partie parce que fut une longue période de ma vie où j’aurais voulu être – ou j’ai même cru pouvoir devenir – comme Razan ». Scandé par la première personne, l’ouvrage noue un dialogue entre l’écrivain et l’image d’une absente. Confrontée à l’éloignement, aux lacunes des sources, aux détours des témoignages, elle opte délibérément pour un portrait fragmentaire, s’autorisant de longues parenthèses et de nombreuses citations qui émaillent son texte d’italiques et de blancs. Elle transcrit par bribes et débris les traits du caractère et du visage de Razan, dans toute l’audace de sa vie.

La photo d’elle que je préfère est en noir et blanc, prise en gros plan. Razan est saisie dans un éclat de rire, son visage de trois quarts mais ses yeux, droits dans les vôtres et pleins de joie.

Intense lucidité

Les yeux limpides de Razan Zaitouneh reflètent son extraordinaire lucidité. Son travail commence en 2000 par la défense des prisonniers politiques et la création de l’Association syrienne des droits de l’Homme. Dès lors, elle invente sa propre méthode d’investigation, radicalement nouvelle, allant à la rencontre des islamistes pourchassés par le régime et incarcérés dans des conditions extrêmes.

Son intérêt est pionnier, tout comme les liens de confiance qu’elle tisse avec les familles de détenus. En décelant pas à pas l’entrelacs des implications historiques, idéologiques et sociales de ces milieux religieux, elle dresse une première cartographie de l’islamisme en Syrie. Elle est alors seule à souhaiter « conjurer l’aura de singularité qui les entoure et fait cavaler l’imagination ».

Plusieurs années avant l’apparition de Daech, elle émet l’hypothèse du djihad en Syrie et prévoit la création possible d’un État islamique. Côtoyant ensuite des jeunes militants kurdes, elle repère dès 2005, dans leur fièvre, la lueur d’un soulèvement à venir.

La seule chose difficile à prévoir est la nature de l’étincelle et l’ampleur du mouvement. Et puis, on ne peut prévoir les formes négatives que cet éveil prendra peut-être.

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Soulèvement incandescent

La conscience éclairée de Razan Zaitouneh accueille les voix multiples de la Syrie, telle une chambre d’échos. En remontant le fil de son histoire, Justine Augier lutte pour que cette foule qui accompagne la militante ne sombre pas dans notre oubli. Sous la plume saisissante de l’écrivaine, l’éblouissement des premiers temps de la révolution est dévoilée en autant de tableaux, destinés à flotter longtemps dans la mémoire du lecteur.

Les visages et les corps de ces journées-là sont d’une beauté singulière, beauté qui ne fait qu’un avec son espérance, son combat, (…) beauté dans laquelle peuvent venir s’incarner tous les désirs de lutte et de dissidence, tous les rêves de renversement. Il y a une forme d’impolitesse à ne pas avoir mieux regardé ces visages et ces corps car c’est à nous aussi qu’ils s’adressaient, pour nous aussi qu’ils ont dansé et pris tous les risques.

La révolution emprunte un langage corporel constamment réinventé, elle s’incarne dans le rythme des battements de mains, le balancement de corps à l’unisson, et puise dans chaque voix qui naît en ce printemps 2011. « Pour la première fois de ta vie, tu peux entendre ta voix. » témoigne un manifestant. « Toute ma vie, j’ai détesté mon pays et j’ai nourri l’envie de le quitter. Mais quand la révolution a commencé, je n’ai plus désiré qu’une chose : rester. Je pensais que ce pays pouvait à nouveau devenir le mien » se souvient un autre.

Ces jours d’effervescence marquent la redécouverte d’un pays par sa population, exaltée par une inventivité espiègle. Des habitants lâchent des milliers de balles de ping-pong sur lesquels est inscrit le mot « Liberté » depuis les hauteurs du mont Qassioun, projectiles innocents et insaisissables qui atterrissent aux pieds du palais présidentiel. Pour décrire les émotions qui s’agitent alors en elle, Razan Zaitouneh évoque le bus scolaire qui l’emmenait vers la côte lorsqu’elle était enfant.

Nos yeux fixes collés à la vitre pour ne pas manquer la ligne bleue que dessinerait la mer, au loin.

Solitude encerclée

Se souvient-on des fleurs et des bouteilles d’eau offertes par les manifestants aux soldats, à l’été 2011 ? Face à ces gestes pacifistes, la répression réplique déjà et impose ses mécanismes cruels. Pendant un temps, elle ne parvient pas à éteindre la fierté et l’ardeur, toujours ravivés par un étonnement profond devant l’acte politique qui est en train de se jouer.

« La révolution vaincra, comme un feu de paille dans une forêt trop sèche » écrit Razan Zaitouneh. Pourtant, à la fin de l’année 2012, l’élan populaire cède sous les balles. « L’intensité de la répression a été telle qu’elle est venue à bout de cette mystérieuse synergie et si elle a pu briser ce flux puissant c’est parce que le régime maîtrise l’acharnement. Sa violence n’est pas née en réaction au soulèvement mais l’a précédé » analyse Justine Augier.

Checkpoints et informateurs quadrillent le pays et enserrent les villes et les quartiers, poussant chaque habitant à survivre dans un retranchement solitaire. Menacée de toutes parts, Razan Zaitouneh vit recluse dans des lieux cachés de la capitale syrienne, changeant de refuge à chaque fois que le danger se rapproche. Son isolement absolu est assombri par le deuil d’amis et d’inconnus qui dessinent autour d’elle un cercle de tristesse.

Loin des combats, elle compte les morts que lui communiquent ses contacts et regarde les vidéos filmées par les syriens avant de mourir. « Je vois vos visages et vos ombres depuis le rêve que nous avons fait, quand tout a commencé » confie-t-elle, dans une lettre adressée à un ami qui vient de mourir. Alors que de nombreux opposants quittent le pays, elle ne vacille pas un instant dans son choix de rester, formulé avec fermeté face à une journaliste française dès 2005 :

I will never leave my country – never.

Généalogie de la violence

« On parle des plaines verdoyantes de la Ghouta dans les Mille et une Nuits. »

En avril 2013, Razan Zaitouneh quitte Damas pour Douma, ville située dans la Ghouta, banlieue de la capitale syrienne. Libérée par les forces de l’opposition, la zone reste en état de siège permanent et soumis aux bombardements, contraignant les habitants à habiter les caves et creuser des tunnels. Enterrés vivants, ils entrent dans un monde souterrain qui est l’ultime miroir de l’Underworld créé par le régime de Bachar al-Assad. Le terme Underworld désigne un domaine de non-droit ancré dans des lieux de détention où les exactions et les méthodes de torture rivalisent avec les pires heures de l’histoire du XXe siècle.

Alimenté par le goût de la surveillance et de la dissimulation, cet univers hante l’imaginaire des syriens et leurs moindres gestes. Son principe d’opacité et ses méthodes mortifères ont contaminé les groupes islamistes qui en avaient pourtant subi les outrages dans leur propre chair entre les murs des prisons gouvernementales.

Ce retournement cynique de l’histoire est décrit par Justine Augier : « Lorsque Palmyre a été conquise par l’État islamique, ses hommes se sont empressés de détruire la prison symbole, honnie, réduisant à néant la possibilité d’un travail de recherche des preuves (…) se faisant ainsi complices du régime dont ils reproduisent la culture du secret. »

Le livre de Justine Augier scelle ainsi la rencontre de deux intelligences, celle de l’écrivain et celle de la militante, toutes deux employées à démonter les rouages du régime syrien et de la violence politique. À la suite de Razan Zaitouneh, l’écrivain nous conduit au seuil de l’Underworld et pointe les origines de la violence surgie dans les exécutions de Daech : « Les hommes en noir ont effacé la violence qui les a nourris (…) laissant place à la sidération qui détache le geste, l’isole, l’extrait de sa matrice – que l’on songe à ces mises en scène et à la façon dont ces bourreaux se retrouvent avec leurs victimes au milieu de nulle part, quand tout n’est que ramifications. »

En équilibre sur le fil des mots

Les ressorts de la guerre forment un écheveau complexe devant lequel Razan Zaitouneh s’est tenue debout jusqu’à la fin, cherchant à en démêler les méandres à l’aide des mots. Ce combat mené sur le terrain du langage la pousse à pointer avec acuité le mimétisme des méthodes employées par les forces en présence, leur rhétorique simpliste, opposée à son ambition rationnelle.

Les islamistes et les forces gouvernementales viseront bientôt le même objectif : « faire disparaître Razan et sa vision nuancée du monde ». L’horizon rétréci du siège resserre aussi l’espace de cette parole libre et poétique.

Le temps passe et on commence à chercher un mot insaisissable, qui venait de façon simple avant. Les images pâlissent.

Les rapports précis, établis par Razan Zaitouneh, sur les violations commises par tous les groupes armés révèlent une foi invincible dans la capacité des mots à changer l’ordre de la violence, tout comme les documents chiffrés qu’elle transmet aux instances internationales, immobiles et muettes.

Experte des lignes tracées par la peur, Razan Zaitouneh était consciente du danger qu’elle encourait en luttant dans les frontières de la raison et de l’écriture, ignorées des acteurs de la guerre. En 2008, dans un article intitulé Écrire sur une corde raide, elle décrivait l’écrivain syrien comme un équilibriste vacillant sur la crête des mots et des interdits. Razan Zaitouneh avait l’innocence et le génie du funambule dansant au bord du précipice.

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Épilogue

Depuis 2015, à Darayya, des militants récupèrent des livres sous les décombres pour constituer une bibliothèque souterraine riche de plus de 10 000 ouvrages. Leur geste esseulé, dans un paysage de ruine, répond au message d’ardeur adressé par Razan Zaitouneh, lorsqu’elle reçut le prix Anna Politovskaïa en 2011 : « Et donc, Anna Politovskaïa, on continue ».

 

 

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