Génération Tahrir : bonjour tristesse

Génération Tahrir (Crédit : Pauline Beugnies)

Dans l’Egypte post-révolutionnaire, jeunesse et culture sont le pire cauchemar du régime. Ahmed Naji, écrivain emprisonné depuis le 20 février, en fait l’amère expérience.

Tout a commencé il y a cinq ans. Et même un peu avant, avec le meurtre sauvage de Khaled Saïd, jeune alexandrin battu à mort par la police  pour avoir posté sur les réseaux sociaux une vidéo révélant des trafics policiers. Khaled Saïd, le premier martyr d’une liste qui allait s’allonger, et qui ne semble plus vouloir s’arrêter.

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Combien sont-ils à croupir derrière les barreaux sous des chefs d’accusation plus absurdes les uns que les autres ? Combien sont tombés sous les balles ou ont fui l’Egypte ?

Le pharaon a été remplacé par un nouveau, arborant le sempiternel costume kaki. Entre les deux, un interlude barbu démocratiquement élu, mais qui a laissé un goût amer lorsqu’ont été réprimées sans concession les voix révolutionnaires dissidentes. De ces cinq dernières années, on ne compte plus les hauts et les bas  et suivre l’Egypte dans ses tourments est une épreuve de force psychologique.

C’est pourtant ce qu’a réussi à réaliser Pauline Beugnies, qui, au travers de ses photos, nous plonge dans l’intimité de cette génération sacrifiée. « Combien sont-ils à croupir derrière les barreaux sous des chefs d’accusation plus absurdes les uns que les autres ? Combien sont tombés sous les balles ou ont fui l’Egypte ? ». Voilà les questions qui accompagnent l’introduction au livre Génération Tahrir. La mort, l’exil ou la prison, ce sont donc les trois options imposées à ceux qui ont osé rêver d’une vie meilleure avec pour corollaire le pain, la liberté et la justice sociale.

Rester en vie, résister grâce à la culture

Quand on feuillette le livre, on navigue entre les photos qui relatent la chronologie des évènements de 2011 à 2015 et les superbes croquis d’Ammar Abo Bakr, un des artistes emblématiques de la Révolution dont les graffitis ornent Mahmoud Street (pour combien de temps encore ?). Cinq ans plus tard, pour ceux qui sont encore là, « les préoccupations et les frustrations sont identiques et les luttes à mener sont les mêmes sauf que la bataille se joue en souterrain », indique Pauline Beugnies. Rester vivants grâce à la culture, résister par la création et refuser la vie de zombie. C’est ce que le jeune et prometteur romancier Ahmed Naji a choisi. Avec son poignant  Adieu Jeunesse  il donne à l’ouvrage une touche littéraire avec sa plume,  à la fois lucide et follement poétique :

« Enthousiasme, hypersensibilité, fougue sont des attributs de la jeunesse. Ce trop de sensibilité peut aussi servir de combustible à la révolution, faire battre le sang dans les veines des foules en furie, que susciter des sentiments de clémence, de pitié et de tendresse. Grâce à cette sensibilité, la période qui a suivi la révolution a été guidée par le désir de réhabiliter les victimes de la répression et de venger leur mort. Mais c’est aussi à cause d’elle que les fils ne tueront pas leurs pères-zombies ».

Ahmed Naji : quand écrire vous mène en prison

Ahmed Naji est venu à Marseille en janvier dernier aux côtés d’Ammar Abo Bakr et des chanteurs d’électro chaâbi Sadat & Fifty pour l’inauguration de l’exposition de Pauline Beugnies. A cette occasion il a lu un passage de son texte à la radio. Aujourd’hui, entendre sa voix se poser sur ses mots est plus que jamais bouleversant. Pourquoi ?

Ahmed dort en prison depuis le 20  février. Il a été condamné à deux ans d’emprisonnement pour  un passage de son roman L’Usage de la Vie (الحياة إستخدام ) publié en 2014 dans le magazine littéraire Akhbar Al-Adab. Le motif ? Outrage à la pudeur. Les références au haschich et au sexe dans cette œuvre de fiction auraient causé des palpitations cardiaques et une chute de tension chez un lecteur à l’initiative du procès. Que dire… Que cette condamnation est absurde ? Le Manuel de la vie avait reçu l’aval de la censure et Ahmed Naji avait été acquitté une première fois. C’était sans compter l’appel du ministère public qui a réussi à obtenir la peine maximum alors que la Constitution « interdit les peines privatives de liberté pour les artistes jugés pour leurs œuvres », comme l’a martelé l’avocat du romancier1[1].

Pour aller plus loin : signer la pétition réclamant la libération d’Ahmed Naji et rejoindre la page de soutien sur Facebook et sur le hashtag #ضد_محاكمة_الخيال

En emprisonnant Ahmed Naji, le régime prouve une fois encore qu’au-delà des islamistes c’est toute opposition qu’il souhaite faire taire. La bataille ne se joue pas uniquement sur le terrain politique, elle est aussi générationnelle, comme le rappelaient  si justement les signataires de la tribune collective du Monde :

Cette condamnation confirme, s’il était besoin, les cibles véritables du régime égyptien actuel : l’avant-garde intellectuelle, littéraire et artistique et, bien au-delà des islamistes : une génération toute entière, gagnée par l’ironie, la liberté, l’émancipation et la révolte. Elle éclaire la vraie nature du conflit qui travaille l’Egypte : l’affrontement entre Frères musulmans et militaires, qui occupe le devant de la scène, masque en réalité une autre ligne de faille beaucoup plus profonde : celle qui oppose une jeunesse avide de liberté à des autocrates sexagénaires

Génération Tahrir, jeunesse et culture contre l’autocratie et l’oppression

Sur les terres d’Oum Al Dounia, la jeunesse et la culture font donc encore trembler les pyramides. Une lueur d’espoir perdure envers et contre tout : ils auront beau tenter d’effacer les visages de la révolution inachevée, ces derniers sont immortalisés dans les portraits de Pauline, les dessins d’Ammar et les histoires d’Ahmed. Bien qu’elle  n’ait  plus que les souvenirs de la révolution pour la faire vivre, les chebab  de la génération Tahrir se refusent à abdiquer et à se transformer en zombies.

Pour éviter ce destin de mort-vivant « il faudra faire ses adieux à la jeunesse et au passé, aux peines et aux fantômes (…)» car « le pire danger serait de s’abandonner à la nostalgie, de rester collé à des principes et de vieilles idées, de s’imaginer qu’il existe un âge d’or, un moment de pureté dans le passé et qu’on peut le retrouver », prédisait Ahmed Naji.

« Génération Tahrir » par Pauline Beugnies, Ammar Abo Bakr & Ahmed Naji,  Editions le Bec en l’Air (2016), 168 p.

[1] En Egypte, deux ans de prison pour l’écrivain qui donnait des palpitations à ses lecteurs
(Le Monde, 22/02/2016)

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