« Fraises », les petits plaisirs volés d’une terre occupée

La fiction est parfois un bon moyen de s’extirper d’un quotidien difficile, d’échapper à la réalité en voyageant dans des univers parallèles qui nous ressemblent, sans jamais nous croiser. Parfois, en dépeignant la banalité individuelle, elle permet de délivrer des messages universels. Aida Kaadan l’a bien compris et mis en scène dans son dernier court métrage Farawaleh  « fraises », présenté au festival des cinémas arabes qui se tiendra du 28 juin au 8 juillet à l’Institut du Monde arabe à Paris.

Celui-ci décrit l’épopée de Samir, responsable d’un magasin de chaussures à Ramallah qui n’a jamais vu la mer et décide de traverser la frontière israélienne parmi des ouvriers de construction palestiniens, pour accomplir son rêve. Il rencontre alors Anas, un chef de chantier de 22 ans, qui lui promet de le conduire s’il l’aide dans ses travaux pour quelques heures. En évoquant les petits plaisirs volés sous l’occupation, comme la mer ou les fraises, Aida Kaadan dresse un tableau subtil de la situation des palestiniens et explore les clivages qui existent entre ceux de la deuxième et de la troisième génération, dans un style naturaliste. Lauréate de la saison 3 du dernier Festival Palestine & Out, mais également créatrice du Palestine Film Club, la jeune réalisatrice de seulement 23 ans espère ainsi changer le regard et diversifier les points de vue sur la Palestine.

Tu vis en Palestine à Haïfa, mais pourtant tu es née en Allemagne. Pourquoi ?

Mes parents, bien que tous deux palestiniens, se sont rencontrés en République Démocratique Allemande pendant leurs études. Mon père a la citoyenneté israélienne car il est né à Baqa Al-Gharbiyya (dans le district de Haifa), mais ma mère vient d’un village de Cisjordanie, qui faisait à l’époque encore partie de la Jordanie et possède donc un passeport jordanien. Son père était le leader militaire du  PFLP (Front Populaire pour la libération de la Palestine) et s’est fait assassiné quand elle était jeune. Elle a donc passé ses premières années au Liban au beau milieu de la guerre civile, avant de retourner en Jordanie. Mon père également a beaucoup voyagé, mais ils ont décidé de nous élever en Palestine où nous sommes revenus nous installer avec mes parents et mon frère à Haïfa. J’ai ensuite étudié le cinéma et la réalisation à l’université de Tel Aviv.

D’ailleurs tu traites de ce sujet avec Mémoire des mémoires oubliées, un court métrage où l’on découvre ta mère parlant de son black-out après avoir quitté le Liban pendant la guerre civile…

Oui je voulais libérer la mémoire de ma mère pendant la guerre civile libanaise. J’étais fascinée par les mécanismes de défense et d’oubli dont la mémoire peut faire preuve. Ma mère a quitté le Liban un jour avant les massacres de Sabra et Chatila en 1982, où elle travaillait d’ailleurs comme bénévole au sein d’une association qui s’appelait alors Enfants avec une enfance volée. Après son départ, elle a tout oublié et a accepté pour la première fois de m’en parler devant la caméra en essayant de déterrer ses souvenirs enfouis.

Comment était-ce d’être étudiante palestinienne en cinéma à Tel Aviv, ville connue comme plus « libérale » et ouverte ?

Pour moi, Tel Aviv est une illusion de liberté. C’est une ville très européenne avec un mode de vie très différent du reste d’Israël, il y a beaucoup de festivals d’art et  de manifestations culturelles, mais je n’ai jamais réussi à la déconnecter de son contexte. Même si la population y est plus ouverte d’esprit, le système fonctionne sur l’exploitation et l’oppression d’une population, ce qui nourrit une dualité constante entre le plaisir de vivre et les conditions de ce style de vie si florissant. A l’université, même si il y a une certaine liberté d’expression dans les opinions, et que l’occupation y est discutée, il y est seulement question des palestiniens de Cisjordanie, la bande de Gaza est entièrement occultée. J’étais la seule arabe à l’Université dans ma classe, et je ne me suis jamais sentie pleinement à ma place. Après mes études, j’ai décidé d’aller à Ramallah pour faire un film, et bien que ce soit une ville totalement arabe et palestinienne, je m’y suis parfaitement intégrée, si bien que j’ai décidé de ne plus la quitter.

Qu’est-ce qui t’a amenée à devenir réalisatrice ?

J’ai grandi en écoutant mes parents me dire que j’avais une imagination débordante. J’avais ce penchant pour raconter des histoires et j’étais baignée par celles de ma propre famille. J’ai vécu avec ce poids des gens vivant sous l’oppression à travers l’histoire de mon grand père et de ma famille. C’est pourquoi j’ai voulu l’exprimer à travers une voie artistique.

Justement ce poids n’est-il pas trop lourd à porter parfois? Tu n’as pas envie de parler d’autre chose que de la cause palestinienne dans ton travail ?

Evidemment ! Je ne suis pas que palestinienne, mais je suis avant tout un être humain avec des angoisses et des névroses, qui traverse des ruptures sentimentales et les problèmes de la vie quotidienne comme n’importe qui d’autre. Même si je me sens responsable du peuple palestinien, que j’essaie de représenter à travers mon art, je ne veux pas le faire d’une manière forcée ou automatique. Je pense que les problèmes ont plus d’impact quand ils sont soulevés en filigrane et de manière subtile que lorsqu’ils sont jetés à la face du public.

Est-ce que cela explique ta décision d’utiliser la fiction dans Farawaleh « fraises » contrairement à ton court métrage précédent See Through qui utilisait les techniques du documentaire ?

Ce n’était pas vraiment un documentaire, mais la mise en scène du témoignage réel d’une personne après des massacres à Gaza, que j’ai décidé de raconter avec ma propre voix. En récitant moi même cet évènement tragique , j’ai voulu pénétrer les gens plus intensément en instaurant une distance émotionnelle et géographique avec le vécu du témoin. Je  voulais sortir cette histoire de son contexte pour attirer l’attention. Les gens sont habitués à voir les gazaouis pleurer ou crier, mais cette fois-ci je proposais un angle différent sur l’histoire.

Pourquoi les fraises sont-elles le personnage principal de ce court métrage ?

Aussi ridicule que ça puisse paraître, j’adore les fraises et j’ai toujours eu une relation particulière avec ce fruit. Un jour, je discutais avec un ami qui vient de Cisjordanie et nous parlions des travailleurs qui passaient clandestinement en Israël. Il connaissait un travailleur qui chaque jour, au risque de sa vie, allait cueillir des fraises dans les immenses champs proches de Tel Aviv avant de rentrer chez lui. Je l’ai rencontré pour écouter son histoire, et après j’ai fait des ponts entre les palestiniens de première, deuxième et troisième génération. J’ai voulu interroger les rapports que ces différentes catégories d’individus entretiennent avec leur identité, à la fois émotionnellement et matériellement.

Comment se traduit justement la transmission de cette cause palestinienne entre les deuxièmes et troisièmes générations ?

Les dernières générations doivent survivre et n’ont pas le temps de crier leur peine et leur cause. L’occupation géographique s’est transformée en occupation mentale, et ils n’ont malheureusement pas l’espace nécessaire pour s’abandonner au romantisme et à la nostalgie. Quand tu dois quotidiennement faire face à des inégalités économiques et sociales qui t’empêchent de vivre librement, tu n’as plus vraiment le temps de penser à ton passé. La plupart des gens qui vivent en Cisjordanie veulent vivre normalement et comme tout le monde. Les deuxièmes générations, sont effrayées de voir la cause se perdre, même si les membres de la nouvelle génération sont très actifs. A Gaza, la situation est beaucoup plus dramatique et les gens n’ont plus rien à perdre. Ils pourraient mourir pour vivre et n’ont pas peur de la mort. Ces différents enjeux sociaux créent différents niveaux d’engagement et de rapports avec la cause palestinienne.

Quelles ont été tes inspirations pour le film?

Je pense qu’Elia Souleiman mais aussi Jean Luc Godard m’ont définitivement inspirée. J’ai beaucoup utilisé ce qu’on appelle en cinéma le plan démocratique. Il s’agit d’un plan fixe où la caméra ne bouge pas, permettant ainsi aux acteurs une plus grande liberté d’action et au public de voir tout ce qui se passe. Ce que j’aime chez Godard, c’est qu’il se fiche du public mais ne pense qu’aux personnages et à ce qu’ils ont à dire. Dans Ici et Ailleurs,  il juxtaposait sa voix sur celle d’un feddayin, ce qui m’a beaucoup inspiré pour See Trough. Avec Notre musique, il était question de la guerre du Kosovo et ses personnages  n‘étaient représentés ni comme des héros ni comme des victimes, mais juste des êtres humains. C’est aussi une manière de traiter le récit qui m’intéresse.

 

Tu es aussi la co-fondatrice du Palestine Film Club. Penses-tu que réaliser une plateforme du cinéma palestinien est aussi un moyen de faire résister la cause, et d’inscrire son histoire ?

Tout à fait ! Palestine Film Club est un collectif de 91 réalisateurs palestiniens qui a débuté comme un groupe Facebook avec des projections de films alternatifs. Aujourd’hui, nous collectons les contacts de réalisateurs et professionnels du cinéma afin de construire une base de données permettant de connecter les artistes et de favoriser les collaborations, permettant ainsi aux professionnels du milieu de présenter leur portfolio et d’être choisis pour leurs compétences plutôt que pour leur carnet d’adresse. Nous planifions aussi de mettre en place des ateliers et formations, afin de donner des outils techniques aux palestiniens et contribuer à l’essor d’une industrie. Ainsi nous espérons pouvoir avoir inscrire les histoires de la Palestine, mais aussi multiplier les points de vue et changer de regard sur ses habitants. Nous planifions d’ailleurs la projection simultanée de 7 courts métrages à Londres et en Palestine.

Quels sont tes futurs projets ?

J’aimerais me pencher sur le sujet de l’avortement d’une femme arabe. Au début je pensais le faire se dérouler au Moyen-Orient, mais je pense de plus en plus l’installer à Paris.

Quels sont tes réalisateurs palestiniens préférés ?

Elia Suleiman, mais aussi Mahdi Fleifel, ou encore Basmah Alsharif qui réalise des films plus artistiques et expérimentaux.

(NDLR Elle était exposée à Londres avec l’exposition The Gap between Us, où elle présente le film Ouroboros, un hommage à la bande de Gaza ).

 

 

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