« Foxtrot » : Les Non-dits de la Société Israélienne Contemporaine

Copyright Sophie Dulac Distribution

Après Lebanon, le réalisateur Samuel Maoz met en scène une famille de Tel Aviv dont les traumas font écho à la faillite morale de la société toute entière. Décryptage de Foxtrot, une tragédie en trois actes qui a fait polémique en Israël.

Acte I Le père

Foxtrot commence dans le riche appartement de la famille Feldmann, à Tel Aviv. Des parents y apprennent la mort de leur fils de 19 ans qui effectuait son service militaire – obligatoire en Israël – dans les Territoires occupés. La situation, tragique, vire rapidement à l’absurde : les soldats venus faire l’annonce sont des pantins inexpressifs, des idiots qui appliquent un protocole sans âme. Pire encore, ils sont incapables de répondre aux questions cruciales posées par le père : où cela s’est-il passé ? quand exactement ? comment le fils a-t-il été tué ? Et peut-être aussi, en filigrane, la question du père pourrait être : pourquoi, où cela nous mène-t-il ? Toute la scène, irrespirable, est à peine lestée par la figure ridicule du rabbin de l’armée, misérable fonctionnaire incapable d’empathie.

La colère du père explose tandis que la mère reçoit des calmants de force. Après cette charge radicale contre Tsahal, le film prend un virage inattendu vers la comédie noire, quand il est bientôt question d’une erreur de l’administration. Absence de repères, système insensé, armée inhumaine : voilà les premiers constats du 1er acte de Foxtrot.

Acte II Le fils

Au milieu du désert, un checkpoint gardé par quatre troufions de Tsahal qui semblent égarés dans une dimension parallèle. Après l’appartement lugubre, la zone de guerre surréaliste, où une barrière posée au milieu de nulle part sert plus souvent à laisser passer des dromadaires que des êtres humains. Les quatre adolescents, dont le fils Feldmann, sont dépeints comme de pauvres silhouettes désœuvrées. Muets de terreur devant la responsabilité insupportable confiée par leurs aînés, ils trimballent leurs armes lourdes et leur mélancolie, incapables de communiquer entre eux, ou avec les rares Palestiniens qui se présentent au checkpoint.

Ce sont les Palestiniens que le réalisateur filme comme les seules figures humaines et réelles du récit. Ce sont eux qui sont du côté de la vie, comme ce couple qui se rend à une fête, souriant tristement l’un à l’autre lors d’un contrôle de papiers sous la pluie. C’est Yonathan, le fils, qui commet la terrible bavure qui clôt la seconde partie du film. Sans révéler la scène, on peut dire que ce drame est parfaitement crédible : l’association d’anciens militaires de Tsahal Breaking the Silence rapporte malheureusement de nombreux faits similaires. Pire encore, dans le monde irrationnel décrit par Foxtrot, la réalité est niée, les victimes effacées, la justice inexistante : voilà sans doute ce qui a créé le scandale autour du film en Israël.

Acte III Les mères

Retour à Tel Aviv. Les parents de Yonathan attendent de ses nouvelles dans leur cuisine, un lieu en huit-clos où l’on se confie enfin, entre rires et larmes. On y apprend que les actes du fils font écho à ceux du père, qui lui aussi a commis une erreur meurtrière lors de son service militaire, trente ans plus tôt, pendant la guerre du Liban.

Le film prend des allures de récit psychanalytique, avec ce père plein de honte pour avoir jadis échangé une vieille Torah contre un numéro du magazine Playboy, ou pour ne pouvoir sauver sa mère, rescapée d’Auschwitz qui perd la mémoire – et la tête. Autre figure coupable, la mère de Yonathan qui raconte ne pas avoir désiré ses enfants. Et le foxtrot dans tout ça ? C’est la danse qui anime les jeunes soldats du checkpoint pendant un court instant, et dont la technique est un cercle vicieux : un pas en avant, un pas sur le côté, et au final, retour au point de départ.

Foxtrot de Samuel Maoz

Sortie le 25 avril 2018

 

    Laisser un commentaire