F(l)ammes – Ahmed Madani

Sur le plateau dix chaises vides sont installées, les unes à côté des autres, formant ainsi une ligne de front. Devant elles, un micro. Derrière elles, un écran où un pan de forêt est projeté. Une à une, dix « F(l)ammes » issues de quartiers défavorisés entrent sur le plateau. Chacune à leur tour, elles nous livrent dix portraits de femmes dont la parole est trop souvent confisquée, essentialisée ou caricaturée.

« Je viens de la jungle ». Tels sont les premiers mots de Ludivine Bah, première comédienne à entrer sur scène pour se présenter à nous. En vérité, elle ne vient pas de n’importe quelle jungle : il s’agit de la jungle de l’imaginaire collectif des banlieues. Une jungle dont les habitants seraient dépourvus de sensibilité, seraient peu éduqués et peu cultivés. Un lieu de non-droit où les femmes seraient soumises, faibles et honteuses. Une zone périphérique qui dérange et sur laquelle reposerait tous les maux de la société.

Cette jungle-là, ce n’est visiblement pas celle dans laquelle ces femmes ont grandi : elles viennent de Montreuil, Sevran, Garges-lès-Gonesse, Arnouville, Mantes-la-Jolie, et pourtant elles sont fortes, combatives et rayonnantes. Certes, chacune d’entre elles porte un récit intérieur fait de souffrances : l’exil de leurs parents, le poids des traditions, la difficulté de l’exclusion. Malgré cela, leur volonté de s’émanciper de ces déterminismes socio-culturels s’exprime avec force.

L’auteur et metteur en scène Ahmed Madani présente ici le deuxième volet de son triptyque « face à leur destin ». Un cycle aux allures de théâtre documentaire qui se donne pour mission de mettre en valeur les récits de femmes et d’hommes toutes et tous issu.e.s de quartiers populaires. Dans son spectacle précédent, Illumination(s), c’était la parole de jeunes hommes qui était mise à l’honneur, dans une première tentative de déconstruire les clichés sur « les jeunes des cités » et raconter une histoire écrite et énoncée par eux-même, non plus par les autres.

Ici, ce sont au tour des femmes de saisir cet espace de liberté, construit de paroles infiniment précieuses, pour mieux comprendre les fractures sociales qui composent notre société. Pour composer F(l)ammes, Ahmed Madani s’est uniquement basé sur des témoignages. Pendant deux ans, il a rencontré une centaine de femmes au cours d’ateliers dans lesquels chacune a été amenée à parler des enjeux sociaux, politiques et culturels qui sont les leurs. Par ailleurs, au-delà de leurs origines sociales, elles ont toutes en commun d’être, au travers de l’exil de leurs parents, liées à l’Histoire de l’immigration.

Par la suite, dix de ces jeunes femmes, n’ayant pour la plupart aucune pratique du plateau, ont été sélectionnées afin d’interpréter ces paroles. Ainsi, elles incarnent leur propre témoignage, mais également celui de ces milliers d’autres femmes. Elle, est aussi une autre, et en passant systématiquement de l’histoire personnelle à l’histoire collective, l’auteur en vient à construire un texte à la fois personnel et universel. Un porte-voix à toutes ces femmes qui luttent pour affirmer qu’elles existent, qu’elles pensent par elles-mêmes et surtout qu’elles ont le droit d’avoir leur place dans le débat public.

Plus encore, ces dix femmes ne jouent pas, elles incarnent leur rôle. F(l)ammes met à l’honneur un théâtre social où les beaux mots ne sont jamais construits : ils sont tout simplement dits, criés et murmurés. Un récit où la puissance des mots semble suffire à tout exprimer

en fait, toute ma vie j’ai eu l’impression de faire pitié, et là, sur cette scène, je n’ai pas envie de faire pitié

Ces paroles sont d’autant plus fortes qu’elles sont servies par une scénographie d’une grande qualité. De façon poétique, voire onirique, le vidéaste Nicolas Clausse donne une dimension visuelle à des récits oraux. Il oriente le regard du public, à travers des associations d’idées toujours très justes : sur l’écran, en arrière-fond, des tresses colorées s’agitent fièrement au moment où les comédiennes dénoncent l’oppression envers les cheveux texturés, qui souffrent d’une injonction permanente à les rendre plus occidentaux, à les défriser, les lisser, les décolorer, les dévoiler… La mise en scène fait alterner monologues racontés au micro, scènes chantées et danses, le tout brillamment illustré par ces extraits de films esthétisants. Le plateau est riche, hybride et en perpétuel mouvement. Les voix et les corps parlent, les images également.

À la fin de la représentation, tous les spectateurs sont levés, les larmes aux yeux pour certains, un sourire aux lèvres pour d’autres. Les applaudissements durent une dizaine de minutes, comme pour leur rendre, à notre manière la générosité qu’elles nous ont offerte. Ahmed Medani donne le ton aux enjeux que le théâtre contemporain devra relever pour devenir un espace culturel ouvert à toutes et à tous : « Si le théâtre n’est pas le lieu de l’histoire contemporaine, ça sert à quoi ? » interroge le metteur en scène.

Au théâtre de La Tempête jusqu’au 17 Décembre

Autres représentations

Textes et mise en scène d’Ahmed Madani, assisté de Mohamed el-Khatib et Karima el-Kharraze

Avec : Anissa Aouragh, Ludivine Bah, Chirine Boussaha, Laurène Dulymbois, Dana Fiaque, Yasmina Ghemzi, Maurine Ilahiri, Anissa Kaki, Haby N’Diaye, Inès Zahoré

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