Eau argentée. Récit d’une Syrie en guerre

Crédit : Paco Poch Cinema

L’eau peut valoir son pesant d’argent, pour ne pas dire d’or. A l’image de ce métal précieux, Eau argentée, Syrie un autoportrait est de bon aloi, limpide, unique, mais aussi dérangeant. Choquant, à la limite du morbide. Comme ce réel accablant qu’il retrace.

Réalisé par deux Syriens, Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedixran, la lueur radieuse qui se dégage de ce documentaire est telle qu’elle marque profondément à la fois l’esprit des spectateurs et celui des critiques qui continuent à en parler et ce bien après sa sortie en mai 2014. Un tel engouement ne peut être que le signe annonciateur d’une (belle) surprise.

Non, sans apologie aucune aux journalistes et autres aficionados du genre documentaire, la compilation des images, la poésie des mots, la douleur dans la douceur tout autant que la douceur dans la douleur se confirment. La subtile opposition des marées sanguines à l’innocence enfantine, dès les premiers instants du documentaire, dénote de son intelligence filmique. Eau argentée ne parle pas de la Syrie, de la guerre qui l’ensanglante ou des âmes perdues qui y errent. Il dépeint au lieu de décrire, agite, froisse et embarrasse au lieu d’interpeller.

Dialogue sur le cours de l’eau

Comment le définir ? Avant tout, il faut garder en tête cette idée essentielle : le film est un ensemble de vidéos. Une sorte de recueil d’images et de sons, pris par Ossama, Simav, ou parfois même d’autres Syriens. La démarcation entre professionnel et amateur se retrouve, subitement, floutée. Ce qui compte, c’est de transmettre, quelque soit la source.

Crédit : Paco Poch Cinema

Crédit : Paco Poch Cinema

Progressivement, le documentaire se présentera comme une sorte de dialogue, à coups d’images et de phrases lapidaires, divisé en deux parties. Dans la première, Ossama (le réalisateur) entreprend un dialogue avec son propre ego sur un ton envoûtant. Cette magie lyrique, qui renoue avec la tradition de l’oralité arabe tout aussi mélodieuse que mélancolique, apposera sa marque au fer rouge, tout au long du film, et bercera à la fois l’œil et l’oreille. Ossama pense, questionne, essaye de comprendre l’éclosion de la guerre civile syrienne. Ainsi, il loge le point de départ de cette conflagration de violence dans un événement surréaliste : l’arrestation et la torture d’un groupe d’enfants par les forces de sécurité qui se sont retrouvés être les victimes d’un tag critiquant la personne de Bashar el-Assad : « Ton tour est arrivé docteur » (Assad étant ophtalmologiste). Auparavant,  « c’était la vénération de la survie et de l’apaisement« . Désormais, la situation a changé, le silence n’est plus à l’ordre du jour et les parents se mobilisent fortement pour sauver leur chère progéniture.

Avant la révolution, Ossama n’avait pas d’expérience concrète avec la caméra. Les révoltes joueront le rôle de catalyseur, le déclic se produit et un voyage commence. « Le train part », selon les termes du réalisateur. Ses pérégrinations se poursuivront, au gré d’images et de sons, retranscrites par sa caméra. Caméra lui servant de rapporteur du conflit, mais aussi de médium traduisant sa perception de ce dernier. Toutefois, Ossama décidera de quitter le pays, craignant pour sa vie. Ossama continuera son voyage, mais cette fois en tant qu’exilé dans le Vieux Continent. Ossama n’est pas seul, d’autres continueront l’aventure.

Dans la deuxième partie du film, la voix de Simav viendra s’ajouter au monologue d’Ossama. Simav, signifiant eau argentée, tel est le prénom d’une jeune Kurde vivant à Homs. Prénom empreint de poésie, à l’image de sa personne. La résistante poète, maniant elle-même le verbe avec délice et justesse, alimentera Ossama de son témoignage vivant et de ses propres vidéos du conflit.

« Le cinéma des tueurs. Le cinéma des victimes »

Eau argentée se révèle ainsi être une mise en abîme documentaire. Un film qui narre sa propre genèse en creux d’une guerre sanglante. Tableau tragique, Il dépasse le simple documentaire pour se transformer en une histoire. Une histoire pleine de bruit et de fureur. Eau argentée est original. Authentique. Hors cadre.

Crédit : Paco Poch Cinema

Crédit : Paco Poch Cinema

Prenant la forme, de prime abord, d’un méli-mélo d’images, le documentaire se révélera être maîtrisé de bout en bout. Chaque image, chaque mot, chaque scène a sa propre place, s’imbriquant dans une toile de fond d’ensemble. Dans ce patchwork, la justesse esthétique est le maître-mot.

L’espoir et le sang se font face dans une complémentarité trouble, pour ne pas dire naturelle.

Nous ne sommes pas dans la surenchère, nous ne tombons pas dans le registre d’un pathos grossier. Non, nous ne sommes pas face à un documentaire qui verse dans une surexposition émotionnelle n’ayant pour fin que de captiver le lecteur. La réalité n’est pas travestie. Elle est exposée telle qu’elle est. Crue, sans restriction ni censure aucune. La mort et la torture sont montrées sans complaisance, dans une simplicité lucide.

Ainsi, dès les premières minutes du film, on est frappé par une violence sans nom. L’une des premières représente, une scène de torture affligeante. Un des enfants arrêtés embrasse le soulier d’un de ses tortionnaires, alors même que la candeur prédominait quelques instants auparavant avec un documentaire s’ouvrant sur un robinet filant.

C’est ici que réside le principal trait du documentaire : la dualité. La vie et la mort se côtoient, se mêlent, se superposent tout au long du film. L’espoir et le sang se font face dans une complémentarité trouble, pour ne pas dire naturelle. Face à l’horreur, les mots n’ont plus de sens. Se dresse ainsi une profonde vacuité : les choses n’ont de sens que si nous choisissons de leur donner un sens, de les retranscrire. Eau argentée est le miroir d’une lutte, celle de l’Humain. Avec et contre lui-même. Avec et contre les autres.

Au-delà de l’horreur, l’espoir

Bien évidemment, toute œuvre n’est pas exempte de critique. En fait, la dureté de l’image risque de nous entraîner dans une vision monolithique de la situation ne rendant pas compte de sa complexité. Le documentaire dénonce clairement les agissements du régime (et dans une moindre mesure celui des résistants). Cette prise de position pourrait être vue comme une fêlure indiquant un biais. Mais comment ne pas tomber dans un biais lorsque l’on fait face à la douleur indicible d’un peuple ?

Mais, même au fond de cette nuit gît une lueur : l’eau filant du robinet. Celle de la caméra faisant parler et témoigner les images, celle de l’écoulement de mots d’une beauté poignante. Et tant que l’eau coule, il y a continuité. Et tant qu’il y a de la vie, il y a combat et foi dans l’avenir.

Projection le 12 février au cinéma Louxor à Paris, suivie d’une rencontre avec les réalisateurs dans le cadre de la programmation Cherchez l’erreur de l’Institut des cultures d’islam.

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