Dalel Tangour, scénariste des images

Il était inconcevable pour nous de visiter Hammamet sans rencontrer Dalel Tangour, la première photographe tunisienne. Elle, qui a su se démarquer, en figeant sur des tableaux photographiques des installations mûrement conçues, a répondu favorablement à notre appel et nous a invité à la rejoindre au siège de l’association « In-art » qu’elle représente. Nous y découvrons une femme d’un chic absolu, qui a consacré plus de trois décennies à la photographie. Une fois le seuil de l’association franchi, une discussion jalonnée de souvenirs nous saisit.

Une passion ancienne

« J’ai été prise de passion pour votre projet, nous dit-elle, créer et soutenir la production artistique est notre combat à tous ».

Au bonheur des ogres كابوس الغول, la dernière installation de Dalel, a été réalisée à la suite de l’attaque qui a ensanglanté le musée de Bardo le 18 mars 2015.

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En dupliquant sa photo, Dalel dénonce ces attentats terribles et traduit esthétiquement le choc en réponse à la violence. Dalel s’accroche à son appareil pour résister et expurger ses peines. Un cordon presqu’ombilicale la lie au médium photographique.

À 6 ans, le boitier offert en présent à son père l’interpèle. Ne pouvant contenir sa curiosité, elle se saisie de l’objet qu’elle casse sans préméditations. La mésaventure lui vaut une longue et rude punition qui ne va pas sans mystifier et renforcer, par la suite, ses liens avec l’appareil photographique.

Enfant pudique, l’image devient rapidement un moyen de sélectionner ce qu’elle veut voir, de construire et de constituer son propre univers à travers des prises précises. L’objectif de Dalel est de créer un bouclier protecteur avec lequel elle regarde le monde.

In-art, illuminer les remparts de la vieille ville de Hammamet

C’est dans l’enceinte de Dar Sidi Abdallah, dernière demeure du saint Sidi Abdallah, protecteur des pécheurs, que Dalel nous invite à prendre place sur les banquettes maçonnées du lieu. Les multiples voûtes et coupoles attestent de la magnificence d’une architecture calme et accueillante, où les artistes de Hammamet et leurs amis se réunissent.

© Mehdi Drissi

© Mehdi Drissi

Dalel est un des acteurs les plus engagés d’Hammamet. Professeur de photographie à l’Ecole régionale des Beaux-Arts de Nabeul, elle dédie son temps libre à l’association culturelle « In-Art ». Installée dans le cœur de la médina ancestrale de Hammamet depuis 1995, cette association illumine (comme le désigne l’étymologie du mot إنارة en arabe ) le quartier avec les diverses manifestations qu’elle organise.

In-art a réussi à conserver et dynamiser la Zaouia (mausolée traditionnel) de Dar Sidi Abderrahmane en la convertissant en galerie aux portes grandes ouvertes. Les efforts de Dalel et de ses collègues s’avèrent payants : les habitants de la médina renouent avec la mémoire de leur quartier. Les préoccupations sociales et patrimoniales de Dalel sont fortes. Et son sens de l’engagement dépasse son adhésion associative pour s’étendre et affecter son travail artistique.

L’abandon; une hantise

Invitée au Mali en 2008 pour travailler sur le point-commun entre les pays africains, elle réalise une installation de cylindres corsetées de 1m 70, où l’on peut voir à l’extérieur une photo de jeunes gens en bord de mer, s’apprêtant au grand départ et à l’intérieur des quels on découvre le portrait d’une maman collée de manière artisanale.

A Bamako, Dalel confirme que seul le problème de l’immigration clandestine est un véritable dénominateur en commun sur l’ensemble du continent africain. Son œuvre « Claire de lune, solstice barbelée » pleure ainsi ces jeunes qui, enroulés et momifiés dans des rouleaux de tissus, sont jetés comme une marchandise vers une autre rive espérée prometteuse. Laissant derrière eux des familles et des amis qui les aiment, des lieux qu’ils ont habité. Des espaces, aussi bien physiques que psychiques qui, d’un jour à l’autre, se trouvent vidés d’une vie qui les animait.

La photographie de Dalel Tangour s’intéresse aussi aux paysages urbains froissés par l’abandon. Délaissés, d’anciennes maisons et vieux bâtiments portent en eux une charge intense d’indices et de signes d’une présence passée dont seule la trace visuelle, à travers des clichés aux forts contrastes, fait perdurer.

Dalel Tangour © Mehdi Drissi

Dalel Tangour © Mehdi Drissi

Fragmenter le temps

Le noir et blanc chez Dalel Tangour retrouve une dimension presque mystique. Bien que dotée d’un appareil numérique, elle avoue ne pas vouloir, ni pouvoir se détacher de son argentique. L’œil vif et la réflexion mûre, son travail est net et ses prises exactes. Quand elle appuie sur le déclencheur, inutile de revérifier la prise. Il n’y a presque jamais de déchets dans le travail de l’artiste.

Ses séries mûrissent d’ailleurs longtemps dans le monde des idées et les conditions de leurs prises sont parfois testées pendant des années avant que le projet ne naisse. Quand elle a décidé de travailler sur une autre série sur les immigrés, Dalel a effectué plusieurs traversées entre Sfax et Kerkennah durant quatre ans. S’habituant aux lumières et aux contrastes des différentes saisons, sa paresse la protège de la banalité de l’image.

En continuant à travailler en série d’images, Dalel invite à découvrir un rythme propre. Elle propose une lecture horizontale de l’histoire qu’elle découpe avec son regard et dispose sur une table basse.

Les séries de Dalel sont des photographies épurées qui, en se focalisant sur le détail dégagent une sérénité visuelle. Dans son projet « هي – Elle – She », le sens donné au détail est marquant. 365 photographies de fragments du corps d’une femme reviennent sur la tradition de « Loutiya ». Une étape de la cérémonie du mariage tunisien, lorsqu’avant de rejoindre son époux, la mariée est parée de bijoux et de costumes traditionnels imposants, avant la célébration de l’union ultime.

Comme plusieurs de ses compatriotes, Dalel n’a pas échappé au rituel. Elle garde d’ailleurs toujours un souvenir amer de la solitude pénible éprouvée à ce moment du cérémonial où elle dit avoir « été offerte en pâture ». Ses clichés subtiles, sont telle une consolation.

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