Les collages surréalistes d’Ayham Jabr

Jeune monteur vidéo et artiste de 30 ans, Ayham Jabr est originaire de Damas où il vit encore aujourd’hui. Il s’est fait connaître avec sa série de collages numériques Damascus Under Siege (دمشق تحت الحصار./Damas en état de siège) qui suggèrent que la ville aurait été envahie par d’étranges vaisseaux spatiaux venus d’un autre univers. Par le biais d’une poésie futuriste et apocalyptique, ses collages numériques taquinent la situation conflictuelle de la Syrie depuis 2011 où les visions surréalistes et l’univers de la SF se heurtent à l’une des capitales les plus anciennes de la région.

Entretien

Depuis quand faites-vous des collages numériques [la pratique du collage numérique est une technique de création artistique sur ordinateur par la combinaison d’éléments séparés avec un logiciel de type DAO dont le plus connu est Adobe Photoshop.] ?

J’ai commencé à les faire en 2016 car j’ai toujours été fasciné par cette approche artistique. Étant curieux en général, j’ai décidé d’expérimenter de nouvelles choses en design graphique.

Comment est-ce que vous choisissez les images que vous allez utiliser ? Est-ce que vous vous êtes fait une base de données ?

C’est plus simple que ça : j’adore les magazines National Geographic car on y trouve une multitude de fenêtres ouvertes sur le monde et une quantité folle d’aventures inimaginables. J’ai la chance d’avoir une tonne de numéros datant des années 1950, 1960 et 1970.

Est-ce qu’il vous arrive de travailler sur vos propres photos ou est-ce que vous insérez des images d’archives ou d’autres trouvées sur internet ?

En effet, j’ai pris des photos et je les ai mixées avec des représentations SF vintage comme par exemple dans la série Damascus Under Siege. Je pense que je vais renouveler cette expérience mais dans une approche différente car j’adore chiner de vieilles images sur internet.

Quels types de SF vous préférez ?

J’aime beaucoup les concepts de l’imaginaire tels que la science et les technologies du futur, le voyage dans le temps, l’exploration de l’espace, les univers parallèles et la vie extraterrestre.

Quelles sont vos sources d’inspiration et vos thématiques de recherche ?

J’aimerais bien les connaître ! Comme ça je pourrais y retourner à chaque fois pour puiser quelque chose de nouveau. Ce n’est pas aussi simple que ça malheureusement. Les sources sont nombreuses et je suis autant inspiré par les endroits les plus sombres de mon esprit et de la vie que dans les moments les plus joyeux.

Par exemple ?

Les mauvaises ruptures, la mort, la perte d’un proche, etc. Tout est source d’inspiration dans un certain sens, même les mauvaises situations. Certains comblent ce vide (la tristesse, le chagrin, la solitude) par l’alcool ou les voyages, moi j’expérimente de nouvelles méthodes dans le design graphique et le collage numérique. Il y a quatre ans, j’ai décidé de prendre des cours de guitare tout seul en regardant des tutoriels YouTube.

Est-ce que vous lisez de la SF ?

Oh oui ! Particulièrement les livres de Georges Orwell, d’Isaac Asimov, de Stephen King, de Frank Miller et de C. S. Lewis.

Et la SF arabe ?

Oui, je lis le Coran, le premier ouvrage de SF avec tous les livres sacrés en général car, dans un certain sens, ils sont très beaux.

Et qu’en est-il des films ?

J’adore Charlie Brooker, le scénariste de Black Mirror. Je suis assez accro aux films de SF et j’espère pouvoir un jour réaliser un film ou une série TV abordant le genre.

Votre famille est plutôt connue dans le show business et il me semble que vous êtes aussi dans le secteur audiovisuel. [« La famille Jabr est très connue dans le monde arabe. Le frère de son grand-père, Naji Abar, s’est fait connaître pour avoir interprété Abu Antar dans la sitcom « صح النوم » (« Bonjour »). Son grand-père Mahmoud Jabr est un metteur en scène très respecté dans le milieu aussi. » (Fabian Köhler)] Est-ce que la situation actuelle en Syrie vous permet toujours de travailler dans cette discipline ?

J’aimerais beaucoup être réalisateur mais ça n’arrivera pas de sitôt, d’un à cause de la situation actuelle en Syrie mais aussi parce que l’occasion ne s’est jamais présentée. Mon activité professionnelle consiste à faire du montage vidéo pour des séries TV et pour des films. J’adore ce travail et je ne m’en lasserai pas de sitôt mais je ne fais pas dans la dentelle, juste des travaux locaux. Ce n’est pas ce que je préfère mais je fais avec ce qu’il y a. J’aime surtout tuer le temps avec le plus de choses sympas possibles, que ce soit dans le cadre de mes loisirs ou dans mon univers professionnel.

Est-ce que vous travaillez avec d’autres artistes ou tout seul ?

Dans mon travail de monteur, je travaille avec des compagnies et des groupes de production bien évidemment mais en ce qui concerne mes collages je travaille seul.

Je suis très curieux à propos de vos collages. Votre série Damascus Under Siege a fait beaucoup parler d’elle mais est-ce qu’il y a une sérialité dans le reste de votre travail ?

Oui, il y a une série intitulée Rajaz – The Bedouin Life qui montre des images diverses de déserts et de nomades mêlées à des horizons spatiaux et fantastiques. Sinon, j’ai aussi fait la série Lucid Practice – dedicated to the artist Coles Phillips, un illustrateur et un artiste du début des années 1990. Il y a aussi God created mankind in his own image, qui fait écho au passage de la Genèse (1:27) et qui est utilisé dans la plupart des religions monothéistes. C’est un passage intéressant car il permet d’établir le rapport qu’entretient Dieu avec l’humanité. Ce que j’ai essayé d’exprimer dans cette série, c’est que l’homme est allé trop loin dans l’exacerbation de la notion de libre-arbitre, que ce soit avec l’argent, les drogues, le spectacle, le pouvoir et j’en passe. J’ai aussi fait une série que j’ai nommé Paracosm qui est un mot très peu employé exprimant le monde imaginaire élaboré dans chacun de nos esprits, là où tous les possibles peuvent se rencontrer.

 

Est-ce que vous arrivez à vivre de votre art ?

Du fait de tous les types de sièges que les systèmes étrangers ont appliqués sur mon pays – touchant les gens avant tout – il m’a presque été impossible de vivre de mon art.

Il est tellement difficile de créer dans une zone en guerre pour tellement de raisons. Est-ce que vous pourriez me dire comment vous arrivez à gérer votre vie et comment ça influe sur la création ?

J’adore cette question. En temps de guerre, ta perception de la vie et de l’humanité change, même si on t’a inculqué des valeurs quand tu étais petit. Comme les vieux le disent :  » Est-ce que c’est ton bon vouloir ou les circonstances qui nous contrôlent ?  » Après, soit tu fuis, soit tu tombes dans le déni ou alors tu te redécouvres.

Où est-ce que vous travaillez ?

À la maison, le plus souvent dans ma chambre. J’ai un bon PC qui est allumé tous les jours pour travailler sur les montages ou les collages. À part si je travaille pour une compagnie qui me demande d’aller travailler quelque part pour faire de la post-production, je ne bouge pas de chez moi.

Où est-ce que vous présentez vos collages ?

Je les poste dans quelques réseaux sociaux comme Facebook, Instagram, Tumblr et Pinterest.

 

Les collages numériques d’Ayham Jabr ont toutefois quitté la Toile pour être exposés à travers le monde.

Une exposition personnelle lui a été consacrée à Ulm en Allemagne à la Griesbadgalerie dans le cadre de Café Beirut en 2016, où une partie de la série Damascus Under Siege fut imprimée et accrochée dans une salle dédiée à la Syrie. Il a aussi participé à quelques expositions collectives : l’exposition « Transition » à la galerie Menier coordonnée par Reconnecting Arts à Londres en 2017 ; il faisait partie des douze artistes de l’exposition « The Syrian Experience As Art » qui a fait une itinérance entre la galerie Christine Price de l’Université Castleton, la Castleton Gallery Annex, puis à continuer son chemin au Southern Vermont Art Center, à Flynndog et l’ArtisTree Community Arts Center dans le Vermont aux États-Unis entre 2016 et 2017 ; une autre partie de son travail intégra l’exposition « One Thousand And Two Nights » au Kunstraum Villach Gallery en Autriche en 2016 ; toujours en 2016, ces collages numériques furent exposés à Visual Kontakt en Roumanie, dans le cadre de la résidence annuelle de Jalovik en Serbie et à l’Atelier 300štvorcov en Slovaquie au sein de l’itinérance des expositions coordonnées par Mazipos ; dans l’exposition “Chapter 31: An Odd Piece of Research on the Many Virtues of the Oriental Imagination” à la P21 Gallery de Londres, ils étaient rassemblés avec d’autres œuvres pour traiter de la question palestinienne sous le prisme des utopies et des dystopies.

Exposition « Transition. Emerging Middle Eastern artists » à la Galerie Menier, 15 août – 2 septembre 2017 © Ayham Jabr

Ils ont également été publiés dans la revue libanaise Rusted Radishes, dans Shades of Noir, dans Emboss Magazine, dans le catalogue de l’exposition « Transition » de Reconnecting Arts, dans le premier numéro de Khabar Keslan ou dans le journal Al-Ittihad, pour n’en citer que quelques-uns.

 

Un labyrinthe d’images où il fait bon de se perdre

Les différentes interfaces où les collages numériques d’Ayham Jabr sont présentées ne proposent pas forcément une classification précise, mise à part peut-être dans son Facebook, où ces derniers sont rangés par album. Si la série Damascus Under Siege est la plus connue, la production d’Ayham Jabr est variée et ne se prête pas uniquement à représenter les violences faites à Damas ces dernières années. Plus généralement, les collages numériques d’Ayham Jabr sont des propositions de nouvelles représentations du monde – plus ou moins radicales mais toujours neuves. Leur parcours et leur analyse ouvre considérablement le champ de tous les possibles et permet d’imaginer et de faire advenir le monde autrement tout en ayant un potentiel heuristique infini.

 

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