Capitales culturelles du monde arabe: vers un déplacement de pôle? 2/2

La [re]naissance et la chute sont un processus historique faisant voguer la gloire des villes et des civilisations. Ce mouvement de l’Histoire ne fait pas exception pour les différents centres névralgiques de la production culturelle du monde arabe. La gloire n’étant pas éternelle, les capitales culturelles du monde s’évanouissent dans le passé et, parfois, éclosent de leurs cendres. De la poussière se développent de nouvelles villes qui deviennent des centres régionaux, parfois internationaux, et portent le rôle de chef de file pour produire les valeurs, les symboliques et les tendances du moment.

Abu Dhabi, Doha, Dubaï: les nouveaux pôles culturels du monde arabe ?

A la gloire d’une autorité politique régionale et d’une aura portée par des célébrités historiques aujourd’hui encore reconnues, Bagdad, Damas, Le Caire et Beyrouth brillaient comme centres culturels du monde arabe. Mais l’échiquier géopolitique est en mouvance constante, plus encore en Afrique du nord et au Moyen-Orient. Les anciens symboles régionaux ont laissé place à la déstructuration politique, au totalitarisme, voire à la destruction guerrière. En parallèle, le triomphe des pays du Golfe fait face à la clameur et aux sentiments de rejet mais, indéniablement, ces gouvernements ont pris une place prépondérante dans la région.

Villes du Golfe : renouveau et conquête de la manne culturelle

Dans l’imaginaire collectif, une capitale culturelle représente souvent cette ville qui fait briller une culture locale riche et qui concentre un foisonnement intellectuel et artistique indéniable. La célébration des capitales historiques d’un âge d’or arabe s’efface face à la concurrence exacerbée du Golfe. Différentes des villes arabo-islamiques, ces nouvelles métropoles intègrent un schéma qui pose la question de leur identité culturelle.

De la mer au désert, les gratte-ciels, les autoroutes king-size et les chantiers démesurés animent jour et nuit la vie émiratie. Ces modernités en béton s’éloignent de l’urbanisme de l’Orient arabe. Avant l’exploitation du pétrole, les Emirats arabes unis étaient un territoire pauvre et peu peuplé. Partie intégrante de l’empire colonial britannique, ces territoires vont développer des activités de pêche de perles, de commerce maritime et de constructions navales. La difficulté et l’endettement générés par la pêche nourrissaient une grande misère pour les pêcheurs. Ces conditions de vie ont inspiré « une abondante littérature orale, poésie chantée et scandée au rythme des tambours, toujours présente dans la vie culturelle des émirats du Golfe », comme le souligne le géographe André Bourgey [1]
. Le déclin de cette activité fait écho au rebondissement économique et au développement fulgurant de la zone.

Louvre Abu Dhabu, conçu par l’architecte français Jean Nouvel

Louvre Abu Dhabi, conçu par l’architecte français Jean Nouvel

Aujourd’hui, le dynamisme des grandes villes du Golfe vient bétonner le désert à grands pas. L’émulation qui gravite autour de cet activisme économique attire indéniablement une jeunesse arabe et internationale et redessine la définition de l’élite. A titre d’exemple, Dubaï, qui se targue d’être à l’avant-garde du secteur culturel, est composée de 90% d’étrangers – généralement de passage. De fait, la culture dominante est celle d’un mélange importé avec ces nombreux expatriés qui viennent construire le pays. La culture du divertissement, inhérente aussi au niveau de vie de la région, vient nourrir l’image d’un émirat sulfureux et favoriser le tourisme grâce aux tournages de blockbusters, ses complexes luxueux et ses activités de sports extrêmes. Cette participation de l’étranger demeure éphémère car il n’intègre pas l’image que les locaux rêvent pour leur pays. La luxueuse ségrégation persiste.

Ce melting-pot de nationalités questionne le caractère identitaire de cet émirat et plus largement de toutes ces prétendues nouvelles capitales culturelles du monde arabe. En ce sens, une forme de « réorientalisation » de la culture tend à se développer. Car, possiblement, l’évolution éclair des Emirats arabes unis ou encore du Qatar a déraciné une population en quête d’une culture propre [2]. L’exemple le plus radical en est la résurgence des courses de dromadaires, réintroduits dans les années 1980 par Zayed ben Sultan El Hor Al Nahyane et la famille régnante des EAU. Ce sport apporte une naissance nouvelle à une identité passée, évincée par la politique de modernisation. Néanmoins, il a été remis au goût du jour pour former une continuité face à une transformation économique mais aussi sociale fulgurante. Dans sa forme actuelle, cette course est aussi pratiquée par des robot-jockeys, dirigés à distance par les participants. Cette intrusion dans une culture traditionnelle prouve le grand appétit du Golfe pour l’innovation et cette vision politique mêlant identité locale et nouvelles technologies.

En parallèle, le regard de l’Autre paraît sévère. Dans le déferlement anti-khaleeji, la supposée non-culture et non-histoire de ces pays vient léguer le bédouinisme en tant que culture de second rang. De bédouins errants dans le vaste désert d’Arabie, les Emirats ont évolué pour être gouvernés par des leaders – perçus comme visionnaires – qui tentent de réconcilier la vision actuelle de modernité extrême et tradition religieuse. Malgré une concentration de buildings et un rythme de vie luxuriant, ces Etats disposent également d’institutions culturelles de premier rang. Au-delà des fonctions de ces établissements, leur architecture tend à raviver les influences culturelles arabe et islamique [3]. Ainsi, l’édifice du Louvre Abu Dhabi, dessiné par l’architecte Jean Nouvel, est couvert d’une coupole blanche – un dôme – et ses ouvertures géométriques s’inspirent de feuilles de palmiers tressées. Le site du musée va encore plus loin en décrivant « un intérieur éclairé par une envoûtante ‘pluie de lumière’ changeante, rappelant le moucharabieh et les rayons de lumière qui éclairent les souks » [4].

L’avance technologique, la richesse, le niveau d’éducation et la stratégie de développement du secteur artistique font d’Abu Dhabi, Doha et Dubaï principalement des capitales incontournables et culturelles. Cet art de vivre du désert tend à s’épanouir en attendant l’émergence soutenue d’auteurs, de chanteurs, de cinéastes et autres acteurs cultures locaux connus et reconnus.

Capitales de la World culture : entre fascination et irritation

En 2007, au temps où Christie’s étaient les seuls à avoir initié une vente aux enchères dans le Golfe, Abdelmonem bin Eisa Alserkal, un entrepreneur émirati, était un des rares à croire au potentiel de Dubai en tant que hub mondial culturel. Il a conçu Alserkal Avenue, un projet qui allie ses passions pour l’art et l’immobilier. Aujourd’hui, Alserkal Avenue, un quartier empli de galeries artistiques, est le quartier culturel de Dubai comptant des noms à renommée mondiale. Alors que la ville compte ces quartiers spécialisés en finance, innovation, Alserkal Avenue a importé un concept nouveau pour la région qui vient nourrir l’économie créative. L’aventure a été lancée en 2007 avec l’installation de la galerie Ayyam – aujourd’hui, l’avenue compte près de 94 galeries d’art contemporain et autres structures créatives. Un an plus tard, Sheikh Mohammed Bin Rashid Al Maktoum, émir de Dubai, lance Dubai Culture, l’autorité gouvernementale bras armé de la stratégie culturelle et artistique de l’émirat.

Credit photo: Lindsay Kirkcaldy

Credit photo: Lindsay Kirkcaldy

Sans tradition artistique très développée, les premières critiques tombent sur l’achat d’une place dans le milieu sélectif du monde de la culture à coup de pétrodollars. La perception et les jugements portés contre les pays du Golfe sont souvent négatifs. Le malheur de cette analyse, faussée sous prétexte que ces pays disposent d’un portefeuille sans fond, tend à renier la place régionale du Golfe persique. Alors que le Qatar et les EAU ont souvent été considérés comme étant en dehors de la marche de l’Histoire et des mouvements politiques, car leur structure tribale était souvent centrée sur eux-mêmes et non ouverte à la globalisation. Aujourd’hui, malgré un forcing pour se faire reconnaitre comme de véritables pôles d’influence et acteurs de la scène internationale, leur ultra-modernité détone face aux problématiques mondiales.

L’importation d’œuvres d’art étrangères, principalement venant d’Europe et des Etats-Unis, présentent une continuité dans cette image d’un Golfe se levant du sable par la construction d’innombrables shopping malls. Ce décalage tend à les porter vers une ambition plus internationale que régionale. L’objectif étant de s’imposer au niveau mondial, à travers la promotion d’artistes reconnus, dans un domaine dont le monopole occidental demeure relatif. A l’heure où l’irritation demeure persistante, les critiques portent une nouvelle histoire sur la légitimité d’une capitale culturelle au Golfe. Ainsi, l’accord entre les EAU et la France introduit Abu Dhabi au cœur du monde de la culture et des musées en partageant l’image de marque du Louvre. Cette stratégie est porteuse d’un rêve tendant vers un storytelling culturel tout à fait nouveau.

Cette nouvelle approche, comme l’avance l’anthropologue Jane Bristol-Rhys de l’Université Zayed, dans The history of the future: Abu Dhabi’s investment in cultural capital, consiste à prendre le processus de l’héritage à partir de l’avenir. En ce sens, les pays du Golfe seraient en train de construire leur héritage culturel dans un processus de création dynamique. L’originalité de cette démarche s’éloigne de la définition globalement admise- en ce que nous sommes habitués à entendre le terme héritage au sens d’une mémoire préexistante, une célébration d’un passé glorieux, bouillonnant de nouvelles idées et concepts. L’héritage serait une composante immatérielle de nos gènes, une richesse transmise par nos ancêtres et que nous portons à notre tour sur nos épaules. La différence est que l’héritage devrait être perçu aux EAU et au Qatar comme une construction du moment, une mémoire qui se construit dans le présent.

Ce concept définit le Golfe comme étant au carrefour entre l’Orient et l’Occident. Les pays du Golfe se positionnent entre une hyper-modernité occidentale et un héritage oriental construit sans avoir été de par le passé un pôle historique du monde arabe. Dans ce rôle actuel, le Golfe devient la version tape-à-l’œil et futuriste du conte des Mille et une nuits. Conte qui fait rêver dans les clichés les plus pieux un exotisme certain de l’Orient.

L’approche est finalement différente. Beyrouth, le Caire, Damas, Bagdad semblent encore détenteurs de l’aura culturelle du monde arabe. Si ces capitales luttent également à mixer adaptation culturelle et modernité occidentale, le résultat en est un mélange sans véritable construction réfléchie par une absorption continuelle de diverses idées. En parallèle, dans les capitales du Golfe, tradition et modernité s’opposent et se cantonnent à des représentations dans la vie quotidienne des populations, l’architecture et la construction de ces villes. Une certaine distance se crée, une rupture nette où deux extrêmes – histoire orientale et modernisme occidental – se confrontent plutôt que de former une union entre le passé, présent et futur de ces pays.

Si chaque localité mérite d’être célébrée pour son apport culturel, l’héritage commun demeure porté par Damas, Beyrouth, Le Caire et Bagdad tandis que l’avenir – dans une nouvelle définition et de nouvelles frontières culturelles – est un pari qui pourrait nous venir du Golfe. Revenir à un Orient arabe au Golfe persique tiendrait à s’évader dans les petites villes des Emirats et du Qatar – qui paraissent présenter un conservatoire encore présent de leur identité nationale. Elles sont moins cotées car, finalement, la course entre ces pays, et plus largement entre tous ceux du Golfe, est à celui qui deviendra la place culturelle du Moyen-Orient. Néanmoins, l’effervescence culturelle et artistique est unanimement célébrée du Maroc au Liban, en passant par la Libye et l’Irak dans une hiérarchisation absente. Dans cette ère destructrice, conflictuelle et de déplacements des populations, l’art et la culture contribuent à créer, porter, analyser, mémoriser une compréhension historique, sociale, politique de notre présent et du déroulé de notre époque. Et, tant que les locaux se satisfont de la politique menée, l’étranger ne peut venir imposer son regard: la cohérence doit être acquise de l’intérieur, et non de l’extérieur.

Retrouvez la première partie de ce long format ici.

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[1] Voir André Bourgey, « L’histoire des Émirats arabes du Golfe », Hérodote 2009/2 (n° 133), p. 92-99

[2] Ecouter “Villes-mondes” sur France Culture : Dubaï sort du désert culturel, par Aude Dassonville, publié le 20/02/2016

[3] Lire Amale Andraos, “The Arab City” Places Journal, May 2016. Accessed 09 Jun 2016.

[4] Lire le site officiel du Louvre Abu Dhabi.

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