Capitales culturelles du monde arabe: vers un déplacement de pôle? 1/2

Beyrouth - Credit photo: Mehdi Drissi pour ONORIENTOUR

La [re]naissance et la chute sont un processus historique faisant voguer la gloire des villes et des civilisations. Ce mouvement de l’Histoire ne fait pas exception pour les différents centres névralgiques de la production culturelle du monde arabe. La gloire n’étant pas éternelle, les capitales culturelles du monde s’évanouissent dans le passé et, parfois, éclosent de leurs cendres. De la poussière se développent de nouvelles villes qui deviennent des centres régionaux, parfois internationaux, et portent le rôle de chef de file pour produire les valeurs, les symboliques et les tendances du moment.

De l’art politisé à l’absence de politique culturelle

L’arabité est une notion prise dans le mouvement de l’Histoire. Aujourd’hui, dans cette région qui était aux prises des regards orientalistes, les anciens centres – Bagdad, Beyrouth, Damas, le Caire – ont été détruits ou ont perdu leur influence.

Dans ce contexte, la naissance de nouveaux centres – à Abu Dhabi, Dubaï, Doha – suscite des réactions empruntes de fascination mais aussi d’irritation. La principale interrogation concerne la modernité de ces villes qui contraste avec les anciennes capitales régionales dont la modernité est encore fortement connotée par le vocabulaire occidental. Cette lutte entre tradition et modernité a porté tant des mouvements artistiques, littéraires, intellectuels que des mouvements architecturaux et urbains.

En parallèle, ces nouvelles capitales embrassent des concepts dans un positionnement assumé et novateur. D’un désert qui paraissait vierge, le contemporain tente de se mélanger avec l’histoire. En ce sens, l’exclusivité du bédouinisme a été adoptée par leur lignage identitaire. Premiers habitants de la région, les bédouins sont considérés comme les véritables porteurs de la culture du Golfe. Cette narration rassure les locaux et les unit derrière un bouclier de défense culturelle dans un territoire où ils sont devenus minoritaires.

La nation arabe dans l’art : du patriotisme et de l’engagement politique

Dans le monde arabe, un ancien proverbe de Taha Hussein rappelle qu’en matière de livres “le Caire écrit, Beyrouth publie et Bagdad lit”. Au-delà de la littérature, et en y ajoutant Damas, ces capitales ont longtemps été considérées comme des cœurs battants culturels de l’Afrique du nord et du Moyen-Orient. Dans la tradition de l’histoire de cette région, la mémoire est vive et la concurrence exacerbée. Les pays du Golfe émergent et prétendent détrôner les capitales culturelles historiques. Lors du prochain réveil du Caire, de Damas, et de Bagdad, le paysage artistique serait différent avec l’établissement de ces capitales anciennement bédouines comme maîtresses du jeu culturel – non plus à l’échelle régionale mais mondiale. Ces anciens centres personnifient le lien complexe entre tradition et modernité – qui caractérise une cause aux complexités propres au monde arabe.

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Bagdad, par Latif Al-Ani (1961)

Dans cette même lignée, la chanson a toujours été un art populaire qui fait – presque – l’unanimité. Cet exemple est le plus significatif pour illustrer l’âge d’or du panarabisme dans des sociétés porteuses de l’étendard politique régional. Cet espoir de faire vivre de nouveau un âge d’or du monde arabe, tenant le bout de la colonisation et célébrant l’effervescence autour de la possible unité politique arabe. Le panarabisme est né en tant qu’idéologie qui résiste à l’occupation et qui promeut l’héritage commun entre arabes – notion aux lignes mouvantes.

Dans ce contexte, chansons et politique se mêlent et s’entremêlent en faveur du patriotisme. Le 20e siècle est propice à l’ébullition culturelle du monde arabe – dont, notamment, l’Egypte est le chef de file. Mais la mémoire collective actuelle porte surtout le souvenir des années 1950-1960 et du rêve de la grande Nation arabe. Oum Kalthoum, Mohammed Abdel Wahab, Fairouz, Abdelhalim Hafez chantent l’arabité victorieuse et unie. Nasser est porté par les foules et par des voix mémorables. La ferveur chute en même temps que son idéologie, sans pour autant creuser sa tombe.

Sur la vague de changements des années 1920, l’Empire ottoman s’est écroulé et s’est instauré un régime monarchique sous contrôle britannique en Egypte. Emerge la carrière d’une diva qui deviendra et est toujours l’icône, le symbole de l’apogée culturelle arabe et égyptienne. Elle est l’image même de cette opportunité d’une fille issue du milieu rural qui finit par côtoyer les grands dans des salons sans renier ses origines. Face à ces bouleversements politiques, et une scène musicale flirtant avec la politique, elle chante au couronnement du roi Farouk et devient l’égérie de Gamal Abdel Nasser dans une position ambiguë permanente. Lors du renversement de la monarchie, elle est sauvée par Nasser qui avance:

Le soleil ne se levait-il pas aussi du temps du Roi ?[1]

Oum Kalthoum par Albert Antoun (1972)

Oum Kalthoum par Albert Antoun (1972)

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Sa fidélité tient avant tout à son pays et, par extension, suivant l’idéologie nassérienne, au monde arabe. Elle est le symbole qui fait l’unanimité, dont la part d’ombre lui consacre une sacralité indéfectible. Oum Kalthoum est l’image de ce monde arabe fantasmé, uni, ayant développé une voie alternative. Elle est l’Amour déchu, d’un style strict, d’une frivolité inexistante et nous accompagne de la vie à la mort. La Dame traverse les villes, les frontières et les esprits. Sa présence persiste, aujourd’hui encore, auprès des enfants de cette génération d’un monde arabe entre guerres, pauvretés, bling-bling mais aussi créativité, aspirations et inspirations.

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Les causes politiques se multiplient pour inspirer les paroles de la chanson arabe. Le duo Cheikh Imam et Ahmed Fouad Negm est un exemple emblématique passant de la chanson nationaliste au mouvement de la gauche arabe. Une cause parallèle est la Palestine portée principalement par la scène libanaise : Fairouz s’impose en chantant la terre palestinienne. Mais elle n’est pas seule. La poésie y trouve également sa place dans une tradition orale reconnue ; et Mahmoud Darwich devient un porte-parole malgré lui de la cause politique, chanté et joué par Marcel Khalifé, alors même que l’amour et la nostalgie sont deux thèmes chers à sa plume.

Aujourd’hui encore, ces stars portent la gloire d’un monde arabe déchu. Elles portent un panarabisme qui a enflammé les cœurs mais qui traite d’un monde fantasmé. Elles portent l’unité d’une région qui, en 2016, évoque la dissolution identitaire, le divorce communautaire en faveur d’une multitude de nationalismes et d’une identité opposée à l’arabité. Ces questionnements perpétuels troublent en même temps que le sous-investissement étatique dans plusieurs pays de cette région. Le monde arabe pleure une chanson militante devenue désuète en subissant un déclin lié à celui des grandes causes nationales de la région. S’en suit l’émergence d’un art plus mainstream, compatible avec une société de consommation, où l’art devient un produit commun des concepts culturels de masse. Le Golden Age n’est plus que souvenirs qui se célèbrent dans la mémoire collective et durant des soirées télévisées.

Et les regards du monde se posent sur le Golfe persique…

L’Etat arabe et l’art: l’absence d’une politique culturelle

Ce qui est communément appelé le Printemps arabe n’a été qu’un projecteur de plus, qui vient susciter la curiosité et l’intérêt sur le secteur artistique arabe. Entre la génération de l’avènement de Nasser et celle de la chute de Moubarak ou encore de Ben Ali, les artistes sont perçus à travers le prisme unique d’une géopolitique brûlante. La place du Printemps arabe réside dans ce qu’il a porté sur le devant de la scène des idées nouvelles, des initiatives artistiques et citoyennes créatives et inscrites dans leur temps. Ces révoltes ont mis en lumière des visages de nombreux intellectuels, artistes, écrivains, jeunes et moins jeunes.

Mais les régimes autoritaires, encore en place, n’adoptent pas de politique publique culturelle permettant de créer les infrastructures nécessaires au développement d’un secteur culturel épanoui. Ce manquement est d’autant plus marqué par le vide des textes juridiques des pays, qui ne consacrent pas une définition de la politique culturelle ni les objectifs de son modèle. A titre d’exemple, la stratégie culturelle du Maroc est souvent corrélée à celle du tourisme. Le patrimoine national est porté à travers des initiatives culturelles et l’organisation de multiples événements artistiques afin de répondre aux demandes des tendances touristiques. En ce sens, cet engouement pour le secteur est destiné à un public étranger au dépens du peuple mais aussi des artistes locaux qui ne s’intègrent pas dans cette stratégie culturelle. Face à cette absence, la gouvernance mais aussi le système de production, distribution et de promotion de l’artiste arabe sont défaillants.

L’artiste mène une lutte constante pour faire vivre son art face à une audience nationale qui n’est pas toujours sensibilisée aux bienfaits du secteur. En conséquence, plutôt que de se concentrer sur leur créativité, leur réflexion artistique et leur production, les artistes se trouvent à devoir se battre pour financer leur diffusion. Cette réalité sociale pèse sur la création artistique de la région quand l’effervescence du secteur ne cesse d’augmenter. Cette dynamique reste encouragée par un secteur marchand privé de plus en plus intéressé et un public de plus en plus nombreux.

Dans ce contexte, l’émergence d’un art arabe se bat et doit son existence à une impulsion à l’échelle régionale – voire surtout internationale. Dans une logique de pouvoir et de diversification de leurs activités économiques, les Etats du Golfe contribuent largement à cette reconnaissance grâce à la création de grandes foires d’art contemporain à Dubaï, Abu Dhabi mais aussi de l’installation des sociétés de ventes aux enchères d’œuvres d’art comme Christie’s et Sotheby’s. Avec ces établissements dans le monde arabe, les artistes régionaux accèdent plus facilement au marché. Mais cet élément reste à relativiser : l’élitisme reste présent dans une région qui n’encourage que très peu la mobilité et la coopération sud-sud.

[1] Oum Kalsoum, l’étoile de l’Orient, de Ysabel Saïah-Baudis, publié aux éditions du Rocher, 2004

La deuxième partie de cette tribune sera publiée prochainement.

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