Bouzebal, un marocain d’en bas ?

Bouzebal
Bouzebal

Yeux globuleux, nez épaté et sourire carnassier… Le moins qu’on puisse dire c’est que Bouzebal n’a pas vraiment le physique facile. Ce personnage atypique a pourtant plus d’un million de likes sur sa page Facebook et de nombreuses vidéos Youtube mettent ses aventures en scène.

Que penser d’un tel engouement ?

D’aucuns voient dans ce personnage un condensé du dédain d’une classe sociale vis-à-vis de l’autre. Les aventures de ce dernier peuvent en effet ressembler à un ramassis de clichés véhiculés par les patriciens  et qui caricaturent la populace marocaine infréquentable, illettrée et dangereuse. En effet, les aventures de Bouzebal  mettent autant en scène son manque de culture que les mécanismes d’un désir mimétique qui le poussent par exemple à vouloir, en vain, mêler des mots français à son langage rudimentaire.

C’est ce même mimétisme qui explique que les classes populaires substituent à l’objet du désir des imitations paupérisées de celui-ci. Il n’est donc pas étonnant, à l’occasion d’une promenade dans la médina, de croiser des jeunes hommes arborant fièrement un t-shirt Versace ou Guess tout en sachant pertinemment qu’il est faux.

Il semblerait donc que Bouzebal soit mu par un désir mécanique qui lui donne la volonté d’agir comme la classe aisée sans jamais y parvenir et on pourrait penser que c’est cela qui provoque le comique. Pourtant, une telle analyse fait fi de la présence d’un autre personnage qui figure dans les nombreuses vidéos de Mohamed Nassib et qui est non moins important : j’ai nommé Kilimini.

« Kilimini est hautain et ses parents sont des voleurs » voilà les termes qu’emploie Bouzebal pour parler de son ennemi juré Kilimini. On voit bien, à travers ceux-ci, que les idées préconçues n’épargnent nullement la sphère aisée de la société marocaine. On apprendra, en effet, au fil des épisodes que Kilimini est né dans une famille riche (donc une famille de voleurs), qu’il a reçu une éducation en français et qu’il a poursuivi ses études à l’étranger. On comprend alors que cette série d’épisodes illustre plus généralement, les clichés qui sont véhiculés aussi bien dans la classe aisée que dans la classe pauvre et qui prouvent la panne d’un ascenseur social censé constituer le lien entre les deux catégories et le moteur de la mobilité sociale.

Notre cher Bouzebal n’a pas d’espoir, il est conscient du déterminisme social qui l’englue et justifie son échec par la « pauvreté de son père » ; tout comme Kilimini qui, après avoir blâmé Bouzebal pour son absence de volonté, déclare avec un léger accent fassi « Je remercie mon père pour l’éducation qu’il m’a inculquée »  dans l’épisode Kilimini vs Bouzebal.

Mais alors quelle leçon tirer de cette série ?

Outre son aspect humoristique, cette série constitue une manne pour ceux qui savent la regarder avec intelligence. Certains d’entre vous y voient sans doute une exagération outrancière de la réalité marocaine et vous n’avez pas tort, cependant, cet usage de l’hyperbole est totalement voulu par le réalisateur. En effet, l’hyperbole confère un caractère comique à la série tout en invitant le spectateur à réfléchir.

Nul besoin d’avoir lu Bourdieu pour se rendre compte de la reproduction sociale qui existe au Maroc, la position sociale des Marocains est en effet fortement déterminée par le patrimoine matériel ou immatériel dont hérite l’individu. Cependant, ce qu’explique Pierre Bourdieu dans La distinction, c’est que les mécanismes à l’origine de ce déterminisme sont inconscients et qu’on se doit de les mettre au jour.

Bourdieu nous apprend également que le déterminisme social n’est pas unilatéralement violent, car si les individus qui se trouvent en bas de l’échelle sociale souffrent de ne pas pouvoir monter en haut de celle-ci, les privilégiés eux aussi se sentent sommés d’acquérir les attributs qui sont associés à leur position, car ils doivent être « à la hauteur » de celle-ci. C’est donc ce très paradoxal point commun qui relie les classes sociales et les détermine sans que les individus s’en aperçoivent.

C’est en ce sens que la série Bouzebal est intéressante, elle nous rappelle la détermination sociale qui existe dans notre pays et qu’il nous arrive d’oublier lorsqu’on se replie sur une sphère ou sur l’autre. Mais s’il y a une leçon à tirer de ces épisodes, elle n’est sûrement pas fataliste, il s’agit plutôt de prendre conscience de cette reproduction sociale pour mieux la combattre et la corriger. Beaucoup de choses sont possibles à différentes échelles, c’est bien sûr l’école qui devrait permettre l’égalité des chances et l’octroi de bourses. Tout comme il incombe au politique de redonner de l’espoir à tous, mais la simple prise de conscience de cette réalité est déjà un grand pas les uns vers les autres.

Cela va d’ailleurs dans le sens du projet de ce webzine qui ambitionne d’élargir l’accès à une culture qui est, pour l’instant, l’apanage d’une petite classe de privilégiés.

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