Carmen Boustani – Andrée Chedid entre poésie et fiction

La formule « modernité négative » vaut largement pour la période qui s’est ouverte après 1950, « l’ère du soupçon » selon les termes de Nathalie Sarraute, temps de la suspicion, du doute, des interrogations et des remises en question. L’écriture romanesque et poétique d’Andrée Chedid n’est pas loin de cette « ère du soupçon ». Toute son écriture est interrogative. Sa poésie est celle du quotidien certes, on peut se croire au bord du Nil, voir les dattiers et entendre les cris des marchands ambulants, ou encore au bord de la Méditerranée à Beyrouth ou en plein Paris sur les berges de la Seine. Andrée Chedid cerne la banalité du quotidien l’élevant au rang de poésie. Son œuvre est une superbe traversée des apports du quotidien et de l’existence.

Mais elle décrit surtout dans ses romans et nouvelles, des guerres et des catastrophes. Elle s’occupe de la condition humaine et s’évade vers l’inconnu en poussant plus loin l’écriture. Ainsi l’expérience de la vie croise l’expérience de la langue. Et la tâche obstinée de Chedid est de dire l’espérance dans le vécu des catastrophes et du quotidien. J’emprunte cette citation à Hôlderlin « là où croît le péril, croit aussi ce qui sauve » et Chedid de dire au sujet de l’espoir : « Ils meurent nos vieux soleils/ ils meurent pour mieux renaître.»

Dans Cérémonial de la violence, elle lance un cri venant du très fond de l’âme contre la violence qui sévit au Liban : « Cessez d’alimenter la mort.» Elle recourt à la métaphore des vents noirs, titre d’un poème du recueil, pour décrire les hommes dévastant et écrasant la terre. Elle évoque les corps criblés de balles ou fendus par une hache. Elle apostrophe le pays qui se livre aux marchands d’armes et se rend aux vendeurs d’âme. Elle cherche à transcender cette mise en scène gestuelle et sonore des hommes face à l’atrocité des guerres. Dans la crudité des mots de ce registre, une note d’espoir termine pourtant le recueil. Il y a toujours chez elle un moment où tout s’ensoleille.

Cette Levantine est la fille d’Alice Godel « colonne de soleils ». Quand l’obscurité arrive sur la page blanche, elle continue d’évoquer ce libre jeu de lumière et d’ombre dans ses poèmes et  en la personne du personnage principal de son dernier roman Les quatre morts de Jean de Dieu. Dans la première partie de son recueil Epreuve du vivant, elle décrit l’espoir avec des paroles -soleils, alors que ses mots s’obscurcissent dans la deuxième partie pour traduire la réalité amère. Mais ils ne tardent pas à rejaillir pour « ré-inventer » la terre. Elle pense comme Hörderlin au rôle de la poésie en temps de détresse et aux articulations entre poésie et violence. Mais surtout à l’importance de penser le conflit entre les diverses modalités de coexistence dans différentes cultures.

Andrée Chedid a vécu la pluralité des  lieux comme un enrichissement : l’Egypte son pays natal, le Liban, pays de ses ancêtres et la France où s’est déroulée la plus grande partie de son existence. Dans leurs métropoles cosmopolites, sa langue s’habitue à différents idiomes et son regard brasse de multiples ethnies. Elle réussit à bâtir un monde de sensations et de perceptions qui s’infiltrent en elle,  laissant la primauté à la convivialité de l’Orient, le soleil du levant.

Le positionnement de Chedid dans la poésie s’occupe toujours  du  poème à venir, mais d’un à venir  qui ne s’inscrit dans aucun projet. Sa démarche porte en elle la question de savoir « qu’est ce que la poésie ? » Cette interrogation prend son sens dans ses poèmes et c’est seulement en l’écrivant que chacun l’engendre. Sa réalité fait écho au « qu’est ce que la littérature ? » de Maurice Blanchot. Sa question n’a de sens que dans le cheminement de l’écriture qui  toujours recommence. Elle diffère de l’interrogation de Sartre  qui expose plus ce qui est engagé, bien que toute œuvre littéraire soit à quelque degré engagée au sens où elle expose une vision du monde.

 

II

Andrée Chedid considère la poésie comme un « élan biologique » qui couve un intérêt pour la corporéité.  Elle écrit de ses tripes « en vrac » comme elle le dit, sans se relire au départ. Sa parole émane de l’instinct libéré. Elle ressemble à Gertrude Stein  qui a adopté le même procédé. « L’écriture-corps » honore ses pages. Elle est un moyen d’exprimer un passé viscéral. Elle présente le corps dans son mouvement et son silence. Le mouvement des membres supérieurs est accentué. Les mains parlent plus  que les autres parties du corps. Elles demandent, promettent, appellent et supplient. Les bras se meuvent pour donner une forme ou dessiner un contour ou pour accueillir avec effusion et empressement. Chedid trouve dans les gestes des bras ce qui est avant la parole, c’est-à-dire le silence d’où vont surgir les mots. Dans la culture orientale les contacts cutanés engendrent des affects positifs. Ils s’intègrent aux rituels de rencontre et de renforcement des liens. Ils sont récurrents dans l’écriture chedidienne : toucher, palper, modeler. Cet acte de toucher atteint même les mots.

Andrée Chedid touche à la chair linguistique des mots. Elle les caresse, les aime, les transforme. Elle sait de façon innée que le labeur d’écrire consiste à inventer et combiner. Ses mots sont pulpeux, tactiles et ses verbes sont physiques et concrets. Ainsi les mots échappent à leur abstraction  linguistique pour peindre le travaillé ou le touché à la paume de la main. Elle transforme les mots en « fruit mûr » ou en  oiseau « qu’elle attrape dans les filets patiemment tendus » comme elle le décrit dans Cavernes et soleils. Elle fait penser à Colette qui métamorphose le mot en « insecte fantastique », en « papillon fée ».

Elle écrit de tout son corps dans un corps à corps avec la langue. Elle accorde  une importance au corps comme signifiant créant une interaction entre corps de chair et corps textuel dans leurs différentes postures.

III

Dans la suite des notations iconiques, le visage à la fois chair et esprit, est évoqué dans  plusieurs titres de ses recueils (Seul le visage, Visage premier). C’est de lui qu’émane la parole, le souffle qui est aussi la parole poétique. Le visage est décrit en gros plan par Chedid comme une image- affection qui accueille le lecteur au seuil du livre. « L’échange me recrée » dit-elle. Elle s’est intéressée à l’altérité du visage en tant que démarche poétique. Elle évoque l’appel des visages et l’accord avec autrui. Elle s’interroge sur le visage de la terre « qui nous dira son nom ? ». Le visage constitue pour elle comme pour Félix Guattari la substance d’expression par excellence. Andrée Chedid a donné visage à l’écoute, au regard.

IV

Andrée Chedid écrit dans le mouvement : « aller me suffit. »  Elle a fait de cette expression de René Char son mode d’écriture. La métaphore de la balançoire qu’elle affectionne n’est plus qu’une invitation à rêver la fuite vers un ailleurs. La répétition binaire témoigne d’un besoin vital de création. La bipolarité fait parfois mal : la féerie des fêtes et la misère sur les trottoirs au temps de sa jeunesse en Egypte. Les contradictions de la ville soulèvent en elle les mêmes questions sur la beauté et la misère, lorsqu’elle habite Paris.

Elle demeure fidèle à sa petite phrase « à la vie, à la mort », bouleversante au fond de son être, qui se structure dans les différents genres qu’elle a abordés comme un continuum entre son propre vécu et la condition humaine. L’intérêt qu’elle porte à la mort est indissociable de sa culture égyptienne avec le mythe de la mort et de la résurrection d’Osiris. Mais la préoccupation de la mort remonte à sa petite enfance où elle a failli étouffer dans son berceau d’une mauvaise typhoïde à l’âge de deux ans. Chedid raconte qu’elle s’imaginait mourir partout comme une Ophélie emportée par l‘élan de la rivière, alors qu’elle a atteint un âge avancé lorsqu’elle a suivi dans la mort cette lignée de femmes qui l’ont précédée et qui auront toutes dépassé quatre-vingts ans.

V

Après sa mort, les éditions Flammarion rééditent  la  majorité de ses recueils poétiques en un seul recueil que j’ai préfacé. Ils créent un chantier fertile qui permettra de se mouvoir avec plaisir dans l’espace de sa poésie. Cette nouvelle publication inclut Textes pour un poème, Visage premier,  Cérémonial de la violence, Cavernes et soleils, Epreuve du vivant,  Par delà les mots, Territoires du souffle, L’Etoile de l’univers. Une œuvre poétique de cette ampleur intéressera, par les interrogations existentielles, la fluidité du rythme et la cadence de l’univers, nombre de lecteurs et de lectrices. La possibilité est ainsi offerte de relire l’œuvre poétique d’Andrée Chedid qui est toujours d’actualité  et mérite qu’on s’y intéresse davantage pour sa dimension transgressive  qui, d’une seule vie, a fait surgir toutes les vies.

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