Ali Chahrour – Déconstruire les codes, à corps perdus

Fatmeh © Christophe Raynaud de Lage

Au festival d’Avignon cet été, Ali Chahrour a apposé le sceau du Liban sur une scène de danse contemporaine peu coutumière de l’influence levantine. Vivant et créant à Beyrouth, ce jeune chorégraphe a proposé les deux premiers ballets d’une trilogie autour du sentiment de tristesse dans les pratiques sociales et religieuses de son entourage.

Leila se meurt © Christophe Raynaud de Lage

Leila se meurt © Christophe Raynaud de Lage

Bonjour tristesse, actes I & II

Dans Fatmeh, deux femmes abandonnent leur corps à la tristesse au son de la voix de la diva égyptienne Oum Khaltoum et des lamentations de la fille du Prophète, Fatima Zahra, morte de chagrin à la disparition de son père. Leurs gestes, inspirés par la culture chiite du deuil, révèlent l’esthétisme et la libre expression des corps que les rites de condoléances rendent exceptionnellement possibles. Les deux interprètes n’étant pas danseuses professionnelles, leurs mouvements ne sont pas bridés par la technique et sont capables de dépasser à la fois les codes chorégraphiques et cultuels. En alliant ainsi le profane et le sacré, le ballet interroge les frontières de l’interdit par le mouvement.

Dans Leila se meurt, la protagoniste est l’une des dernières pleureuses encore active au Liban. En racontant sa vie, elle recrée la poésie émanant de cette tradition en voie de disparition qui consiste à payer une personne extérieure à la famille pour venir pleurer le mort et faire son éloge. Victimes des maux contemporains, les pleureuses pâtissent du manque de temps et d’argent des proches et ont désormais pour consigne de célébrer les grandes figures religieuses, au détriment des défunts tournés en martyrs.

Leila se meurt © Christophe Raynaud de Lage

Leila se meurt © Christophe Raynaud de Lage

De Beyrouth à Avignon

Ali est diplômé du département de théâtre de l’Université libanaise. Admis en 2008 à l’Institut national des Beaux-Arts de Beyrouth, il suit en deuxième année un cours de « danse dramatique ». Son professeur Omar Rajeh le remarque et l’engage dans sa compagnie. Aux côtés d’artistes comme les membres de la compagnie Zoukak qui ont fait le choix radical de ne vivre que du théâtre, sans compromis, Ali comprend que le choix de rester créer au Liban relève d’une lutte.

Après avoir suivi des stages à l’étranger et avoir été influencé par les techniques de plusieurs pays européens, Ali décide donc de revenir étudier et pratiquer la danse contemporaine au Liban. Il fait le constat que les techniques utilisées, les thèmes et les problématiques abordés ne font pas écho à son environnement et prend conscience de la nécessité de s’approprier cette danse pour en extraire une identité locale propre : « Comment une danse construite à partir de techniques occidentales, qui a oublié les grands récits du monde arabe, peut-elle entrer en relation avec nos références corporelles ? Qu’est-ce que la danse contemporaine dans cette région du Moyen-Orient ? », me questionne-t-il. Pour créer, il puise dans le matériel culturel et artistique considérable de la région et s’intéresse aussi bien à la littérature, la peinture et l’histoire profanes que l’art sacré.

En 2009, sa première création Sur les lèvres la neige constitue une première tentative d’étudier la vanité de l’amour et du souvenir amoureux. Puis il compose en 2010 Danas (profane/impur) dans lequel il étude la violence physique de la vie quotidienne qui fait du corps une entité sociale déterminante, tantôt dissimulé, tantôt exposé jusqu’à perdre la notion d’intimité. Ses premiers travaux le mènent à créer Fatmeh en 2014 et Leila se meurt en 2015, présentés pour la première fois au festival d’Avignon cet été. Si Ali place le Liban au cœur de sa démarche artistique, il reste important pour lui de partager avec un public différent ce qui a été imaginé et construit à Beyrouth.

Leila se meurt © Christophe Raynaud de Lage

Leila se meurt © Christophe Raynaud de Lage

Le corps, outil d’analyse et de dialogue

En choisissant ses interprètes parmi des artistes ou personnalités néophytes de la danse, le chorégraphe fait naître une approche nouvelle et décomplexée du mouvement. Il s’agissait de retrouver la simplicité du geste et d’y extraire son pouvoir référentiel dans la mémoire collective d’une société : « La danse a la possibilité de faire dire au corps l’histoire personnelle la plus intime, dans un élan d’une honnêteté unique ». 

C’est pourquoi Ali a choisi le corps comme point d’entrée pour la réflexion qu’il mène autour de son héritage culturel et du rôle de l’art contemporain pour le réformer. En identifiant la symbolique corporelle que construit chaque société, on en apprend beaucoup sur le rapport à l’individu, qui plus est au sein d’un environnement saturé par la religion et ses interdits. L’observation dans son entourage de l’exposition ou de la dissimulation du corps, de la liberté permise à ses mouvements, a ouvert au chorégraphe les portes d’une réflexion globale, à la fois politique et sociale.

La mort a envahi le quotidien d’Ali et de ses concitoyens, au point de faire des funérailles un rituel contemporain en soi. Dans le cadre de ses recherches, ces parenthèses hors du temps et extrêmement codifiées offraient les conditions idéales d’une exploration corporelle. « Malheureusement, si l’on cherche à étudier la présence du corps aujourd’hui et ses mouvements dans la société qui nous entoure, la mort et ses rituels sont les situations les plus présentes et répétitives que l’on peut rencontrer dans la rue, dans son entourage, dans les journaux. Le rituel de la mort peut explorer la relation entre la religion, la société et la politique. Aussi durant des funérailles et le rituel mortuaire, la société et la religion peuvent oublier ce qui est habituellement interdit, c’est une opportunité pour le corps d’avoir une sorte de liberté ».

La culture chiite, peu connue des scènes artistiques, entretient un rapport particulier à la mort. Ali la connaît bien et considère ces pratiques comme partie intégrante de sa vie sociale et familiale. Il est capable d’y déceler à la fois une relation intense avec la personne disparue et une relation plus récente entre les rituels et la politique.

Fatmeh © Christophe Raynaud de Lage

Fatmeh © Christophe Raynaud de Lage

Se réinventer ou mourir

Pour créer ce mouvement chorégraphique régional, Ali fait l’éloge du contexte dans le processus créatif. « Tout mon travail part de moi en tant qu’individu et s’élargit progressivement à la maison familiale, la société proche, moins proche, jusqu’à atteindre un environnement global. Durant la période de création, le seul fait de nous rendre à notre lieu de répétition chaque matin à Beyrouth nous met dans une connexion extrême avec notre environnement ».

Mais les difficultés sont nombreuses. Au problème de formation professionnelle se greffe l’instabilité empêchant de se projeter sur le long terme : « On ne sait même pas ce qui arrivera demain ou si nous serons capables de présenter la pièce après une longue période de répétition ». Cela a conduit Ali à chercher davantage de solutions, de références et d’approches différentes. La scène alternative évolue, bien que lentement, grâce à la résistance de quelques danseurs et artistes en général. Ali poursuit ainsi sa recherche et devrait présenter la troisième partie de la trilogie l’année prochaine à Beyrouth.

Ces difficultés ont aussi créé un lien profond au sein de l’équipe réunie autour d’une passion commune. Pour Ali et sa troupe, la danse et la scène sont devenues des nécessités existentielles : « Il s’agit d’avoir un peu d’espoir dans un contexte et un monde aussi horribles. C’est notre façon de survivre, en quête d’une possible révolution du corps, de l’expression et de l’âme ».

Fatmeh © Christophe Raynaud de Lage

Fatmeh © Christophe Raynaud de Lage

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