Ali Almasri, le designer des lettres arabes

Nous rencontrons Ali Al Masri à Amman(Jordanie), au pied de l’escalier qui sépare Jabal Webdeih de Downtown. Le jeune homme à la paire de lunettes rondes nous accueille avec le sourire et nous entraîne dans une tournée au centre-ville à laquelle se superposera le récit de son parcours dans l’art et la typographie.

Du design à la police, parcours d’un jeune homme qui aime les défis

Féru d’art et de 3D, Ali étudie le design à l’Université Alquds. Par la suite, le jeune homme s’oriente vers une spécialité en Industrial Design à l’Université de Yarmouk qui lui permet d’affiner ses connaissances en la matière et de renforcer sa vision tridimensionnelle. En parallèle de ses études, Ali voue un véritable culte à la langue arabe. Il s’intéresse à sa typographie et à la manière dont ses lettres s’épousent entre les courbes.
Cette idée qui bourgeonne en lui pendant qu’il est encore étudiant, continuera de s’épanouir année après année, avant qu’Ali ne décide finalement de fusionner ses connaissances avec sa passion.

Ali al Masri, Love calligraphie © Mehdi Drissi

Ali al Masri, Love calligraphie © Mehdi Drissi

Curieux,  Ali nous confie aimer creuser les sujets qui l’intéressent jusqu’à la moelle. En s’attardant sur la typographie arabe, il se rend compte que toutes les polices qui existent jusqu’ici viennent de l’Occident. Ali réalisera ensuite, au cours de ses recherches, la particularité de ce type design qui en décourage plus d’un.

« Ce type de métier n’est pas très répandu dans nos pays car il requiert un mélange de technique et de stratégie. », nous lance t-il du haut de ses lunettes rondes. Il nous confie en effet que la conception d’une police implique d’imaginer toutes les combinaisons possibles des lettres tout comme les espaces qui les séparent, sans parler de l’esthétique des courbes et leur largeur. Il y a donc un aspect très scientifique et très artistique à la fois.

« Il n’y a pas beaucoup de gens dans le domaine, tout simplement parce que c’est un processus de longue haleine et que les défis sont nombreux », ajoute t-il.

Ali al Masri, Love calligraphie, Mehdi Drissi

Ali al Masri sur son balcon © Mehdi Drissi

Mais ces difficultés sont bien loin de décourager Ali, elles le motivent même. Il se rend compte qu’il peut falloir un an entier pour travailler sur une police, avant de la décliner ensuite en gras et italique. Il remarque aussi que sa connaissance de la langue arabe est un vrai avantage comparatif qui lui fait appréhender les polices avec un œil différent. Il nous corrige également lorsque nous lui confions avoir l’impression que la langue arabe doit rendre la tâche encore plus ardue tant les lettres changent de forme selon leur emplacement dans un mot.

« Les polices en lettres arabes ou latines présentent toutes les deux des défis différents. Comme les lettres sont connectées les unes aux autres, c’est plus simple pour l’arabe d’une certaine manière. Pour les lettres latines, les espaces sont une vraie difficulté à coder », nous explique Ali Almasri.

Autodidacte des polices arabes

Passionné, Ali se met à concevoir et vendre des polices tout seul. C’est une activité difficile à assumer socialement car elle sort de l’ordinaire et intrigue mais elle est également rendue compliquée financièrement par les vols de police sans achat de droits. Ce n’est qu’après six ans de dur labeur que Ali réussit à récolter les fruits de ses ventes qui lui permettent de vivre de sa passion.
Celui qui a conçu son premier logo à seize ans, se met à vendre ses polices sur le net quatre ans plus tard. Lors de sa première année à l’université, Ali avait déjà un contrat avec MyFont, une des plus importantes plateformes de vente de polices sur le net. Il se souvient encore de ses premières ventes en ligne et nous raconte cette expérience avec émoi :

« Je me souviens avoir été dans un bus et avoir reçu un appel en provenance des Etats Unis. C’était un certain Johnny à l’appareil. La voix au téléphone m’informait que mes polices avaient été vendues », nous raconte Ali.

« Tous les trois mois, j’empochais soixante ou cent dollars. Quand tu es étudiant, ça suffit à te rendre heureux », ajoute t il avec un large sourire.

Maintenant, ses principaux clients  lui viennent du golfe ou de la diaspora arabe à l’étranger mais les entreprises font parfois appel à lui pour des logos, c’est le cas de Qatar Airways par exemple. D’une manière générale, Ali préfère cependant déposer son design et laisser les gens choisir et acheter, il n’est pas très friand des commandes sur mesure.

Wajha, un coup d’éclat aux insignes des magasins

Pour partager sa passion pour les lettres arabes et la calligraphie artisanale, le jeune désigner crée le concept de Wajha. Avec cette initiative, il propose gratuitement ses services de graphic designer à des petits commerces en leur refaisant intégralement leur identité visuelle en cohérence avec leur activité.

Le premier jour où nous rencontrons Ali, le jeune homme nous emmène justement voir un des peintres avec lequel il collabore pour Wajha. Il nous explique que ce peintre, Abd Jokhi, fait partie des rares artisans de la ville à concevoir des insignes pour les commerces en cultivant l’art de la calligraphie et le mariage des couleurs. À chaque fois que nous passons devant une échoppe, nous nous mettons alors à traquer la petite signature au coin des plaques et très souvent, nous ne sommes que peu étonnés de voir les lettres de « Abd Jokhi » se détacher sur les fonds blancs.

Pour Wajha, Ali préfère que le travail reste passionné et soigné, il ne prend donc qu’un nombre donné de sujets pour en garder la qualité.  Au cours de notre balade, Ali nous montrera aussi certains des calligraffitis qu’il s’amuse à faire pour le plaisir de partager sa fascination pour la langue arabe.

Abjad, sur les sentiers de l’alphabet arabe

Ali a crée Abjad il y a deux ans et demi pour donner corps à son activité de typographie arabe. L’idée était de rencontrer d’autres designers arabes à l’occasion de workshops pour transmettre ses acquis et chercher des sentiers de collaborations. Pour ce projet actuellement en déploiement, Ali travaille sur une manière de faire émerger cette pensée arabe qui est encore trop souvent racontée de l’extérieur.

Pendant ses ateliers, Ali utilise l’humour et les proverbes arabes pour diffuser son message et attirer l’attention des gens sur l’importance de conserver ce patrimoine et de le défendre. Abdjad est donc une fonderie typographique mobile, qui voyagera bientôt en Egypte, au Liban et au golfe et que Ali souhaiterait également emmener au Maghreb s’il y trouve des relais.

En parallèle des cours qu’il donne, Ali fait travailler les designers sur des posters que chaque designer de chaque pays est encouragé à customizer.
En faisant l’aller retour entre les artisans et les designers du monde arabe, Ali a réellement senti l’impératif de sensibiliser à la manière d’écrire l’arabe. Le point de départ des nouvelles activités d’Abjad est donc cette expertise qu’Ali a maintenant acquise et qu’il aimerait voir circuler.

Il est à suivre par ici :

Instagram: @alialmasri.com

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