Alfred Tarazi et les fragments du Liban

C’est dans l’enceinte de l’Institut de Français de Beyrouth que nous donnons rendez-vous à Alfred Tarazi. Arrivés en avance, nous en profitons pour aller jeter un coup d’œil à sa dernière exposition qui s’intitule « Monument à la poussière » et regroupe l’héritage de sa mère archéologue et de son père antiquaire, dont Alfred a reconstruit le sens par des écrits, recréant des liens entre chaque élément.

« Ce sont les résidus des vies et des métiers qui ont occupé ma famille et ils se trouvent disséminés à travers des entrepôts, des armoires et des étagères, accumulant de la poussière jusqu’à ce que la question de leur survie soit soulevée. Ce sont les restes en ruines de la vie de mes parents qui sont devenus avec le temps les témoins muets d’un âge désuet et je suis devenu le porteur de ce poids encombrant et pesant. (…). Ils portent l’espoir de transformer la somme de ces échecs en une victoire éclatante: un monument à la poussière. »

Ces mots, extraits de la présentation de l’œuvre, accroissent notre intérêt pour le personnage et suscitent notre curiosité à l’égard de sa démarche reconstructrice de la mémoire collective libanaise. Une fois arrivé, Alfred confirme notre premier sentiment, ses débuts de phrases en français se prolongent en anglais et sont ponctuées d’interpellations en dialecte libanais. Alfred Tarazi semble à lui seul une allégorie de ces fragments culturels qui constituent le Liban d’aujourd’hui.

Alfred Tarazi : « Un vrai Libanais n’existe pas »

Né à Beyrouth en 1980, d’un père syrien et d’une mère libanaise, Alfred Tarazi vit avec un profond questionnement sur la guerre depuis son plus jeune âge. Pour réfléchir à ces questions qui se posaient à lui avec de plus en plus d’insistance sans trouver de réponses dans la version officielle de l’histoire, Alfred trouve alors rapidement en l’art un exutoire.

« Je me suis mis à consulter tous les films, les expositions et les travaux dans lesquels je trouvais parfois des réponses et d’autres fois des réflexions plus avancées que mes propres questionnements ».

Très vite, l’art s’impose pour Alfred comme une bouffée d’air pour ses réflexions existentielles, fortement empreintes de tourments historiques et politiques. Une fois diplômé, il exerce comme graphiste pendant une période très courte avant de se consacrer pleinement à son travail d’artiste contemporain.

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Des toiles faites d’un mélange d’huile, d’encre et de feuilles d’or. Des sculptures en argile. Des collages numériques et, des installations de la photographie. Alfred Tarazi ne s’interdit aucun support pour donner corps à ses réflexions sur la mémoire de la guerre au Liban. La multiplicité des médiums semble elle-même une métaphore de la mosaïque identitaire libanaise qui lui permet d’explorer la mémoire vive de la guerre civile de diverses manières. Tout son travail s’articule en effet sur la spécificité de la guerre libanaise :

« Aujourd’hui, Il faut comprendre la nature des guerres qui durent. Il ne s’agit pas nécessairement d’une guerre avec une armée et des pays impliqués. Ce sont plutôt des événements ponctuels qui peuvent, à tort, donner l’impression que la guerre a disparu et que ces événements sont dépourvus de liens organiques». Et d’ajouter « Tu ne sais pas quand ça arrive, mais ils savent »

Au-delà de l’aspect purement esthétique, l’objectif d’Alfred est de mélanger art et historiographie. Si l’exposition « monument à la poussière » incarne clairement cette ambition de par la présence d’éléments physiques qui accompagnent des écrits à la fois subjectifs et documentés ; toute la démarche artistique d’Alfred s’inscrit dans cet éloignement de l’« art pour l’art » visant à réécrire l’histoire loin du manichéisme ambiant.

De fragments recollés

Aujourd’hui, le Liban est un pays qui reste très fragmenté et communautaire. Il existe même un terme pour cela. La « libanisation », qualifie en effet la fragmentation d’un conflit communautaire.

« L’outil communautaire qui a morcelé le Liban a été exporté de manière politique, porte maintenant un nom et s’est forgé une place dans le dictionnaire » lance Alfred.

« Avec ma dernière exposition, j’ai la responsabilité de chercher pourquoi la transmission de l’héritage se fait aussi mal en recherchant les liens entre les éléments de ma propre histoire. J’ai donc fait donc le travail d’un éditeur, j’ai assemblé et cherché à voir quelle idée était reliée à quelle autre idée à travers le temps ».

Ce travail est finalement une métaphore de la manière dont les Libanais peuvent dépasser le sectarisme qui structure encore la société aujourd’hui. Selon lui, le pays est encore fracturé sur les mêmes lignes que celles de la guerre civile.

Pour Alfred Tarazi, l’histoire de la guerre n’est pas finie, elle s’écrit encore aujourd’hui et est très mal comprise, car elle a besoin d’être travaillée, disséquée et questionnée alors qu’elle est ingurgitée par chaque communauté de manière unilatérale. « C’est une histoire dont on peut apprendre énormément », nous confie Alfred. Ce dernier a d’ailleurs fondé le collectif « Feel Free » avec l’ambition d’organiser des événements pour commémorer le 35e anniversaire de la guerre civile et créer une plateforme artistique et culturelle qui puisse centraliser les réflexions se réappropriant l’histoire moderne du Liban.

Pour Alfred,

« l’identité est un processus qui est presque volontaire. C’est quelque chose qui se construit, s’approprie et n’existe pas de manière monolithique dans un contexte mondialisé ».

Ainsi, si la construction de l’identité est par définition un long chemin semé d’embûches et structurellement en devenir, l’équation identitaire libanaise ne rend que plus ardue la tâche de recoller les morceaux du pays. C’est précisément cette tâche que sert l’art engagé et poignant d’Alfred Tarazi.

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