Abdellah Taïa : « Ecrire c’est s’ouvrir violemment aux autres »

Crédit : Lincoln Center, NYC

Romancier, et réalisateur, Abdellah Taïa est installé à Paris depuis 1999. A travers son oeuvre, Taïa n’a de cesse de donner la parole à ceux qui ne l’ont plus mais qui, pourtant, continuent de rêver. Pour la sortie de son dernier roman, Un pays pour mourir, il a accepté de se livrer à nous.

Dans vos romans, une des choses qui frappe le plus le lecteur sont les figures féminines. Elles sont souvent extrêmement fortes, déterminées. Quel a été le rôle de votre mère M’Barka dans la construction de votre identité personnelle et artistique ?

Je ne sais pas si ma mère M’Barka a joué un rôle si important que cela dans la construction de mon identité personnelle. En revanche, depuis toujours, j’ai la plus grande admiration intellectuelle pour cette femme analphabète, pour son combat, pour sa rage et pour sa façon d’imposer sa voix malgré les ricanements et les critiques des autres. Je n’étais pas l’enfant préféré de ma mère. Je n’étais pas le cliché du fils à maman. Mais j’ai assisté, fasciné, terrifié, à ses mises en scène de notre quotidien, à ses stratagèmes, à ses disputes avec les voisines. J’ai appris de ma mère cette chose essentielle : parfois il faut faire du mal, aller jusqu’au bout du mal, pour réussir à réaliser ses projets. Quand j’écris, cette ambiguïté ressort systématiquement dans mes phrases. Rien n’est fixé éternellement. Tout bouge, change, se modifie, en permanence. Et, pour survivre, il faut suivre le changement sans chercher nécessairement à passer pour une belle personne.

Le père, lui, est certes présent mais son image peut vaciller, surtout quand sa virilité ne tient qu’à un fil. Cette séparation entre les sexes et le rôle qui leur sont impartis socialement traversent votre oeuvre. Voyez-vous une évolution dans le rôle de la femme au Maroc ?

Les femmes font évoluer la société au Maroc. C’est indéniable. Irréfutable. Et même si les hommes continuent de s’accrocher à des lois qui renforcent le machisme et la misogynie, la réalité quotidienne dans ce pays a déjà changé. Les femmes prennent plus de place, parlent, sortent, exigent de nouvelles lois. Ce qui ne change pas, c’est encore et encore la vision du pouvoir vis-à-vis de ces questions. Bien sûr, de temps en temps, on promet aux femmes telle nouvelle loi, puis une autre, et encore une autre… C’est insuffisant. C’est en deçà des sacrifices des femmes marocaines.

Dans vos romans, la sexualité apparaît comme un moyen pour les femmes de contrôler les hommes : des secrets transmis entre femmes pour faire jouir au mieux les hommes au recours à la sorcellerie pour être sûres de conserver leurs faveurs et s’assurer un avenir matériel, un statut. L’amour serait-il condamné à être perçu comme une faiblesse dans un rapport de dominant/dominé ?

Tout d’abord, la sorcellerie est tout sauf du folklore pour moi. C’est une façon, comme une autre, d’intervenir dans la réalité, une arme pour se battre. La sorcellerie c’est aussi de la politique au Maroc. Et ceux qui n’ont pas compris cela n’ont rien compris au Maroc. L’amour, pour moi, n’est ni du romantisme ni l’entente parfaite entre deux personnes. L’amour, c’est une guerre. Une histoire de domination. Qui va mater l’autre, qui va se sacrifier pour l’autre, etc. La violence du monde se retrouve aussi dans le cadre amoureux et sexuel. Dans mes livres, je n’invente rien. Je ne fais que transformer par des mots cette réalité que je connais par cœur. Les livres ne sont pas faits pour faire du politiquement correct : il faut y révéler le vrai, pas seulement le caché. Ecrire c’est ouvrir son cœur et son corps violemment aux autres.

Vous êtes un amoureux du cinéma musical égyptien qui a porté aux nues des actrices comme Souad Hosny, Faten Hamama ou Hind Rostum. Comment le petit garçon de hay Salam percevait l’image de cette sensualité, de ces corps comme celui de la danseuse Samia Gamal ?

Ces actrices merveilleuses et audacieuses font partie de notre vie à tous, pas seulement la mienne. Nous les aimons tous. Peut-être que je les aimais un peu plus que les autres, mais je n’étais absolument pas le seul à les vénérer et à les considérer comme des exemples de courage et de liberté. C’est important pour moi de me rattacher, en tant qu’homosexuel, à ce premier monde : là où j’ai découvert le sexe, la violence, la sensualité, le cinéma, avec les autres, à côté des autres, au milieu des autres. Un homosexuel n’est pas différent des autres. Il est comme les autres, baignant dans la même culture, usant des mêmes armes et faisant le malin comme les autres au Maroc. Sa différence n’est que sexuelle. Souad Hosni était une déesse pour moi et pour mes sœurs. Samira Saïd était une histoire de courage que nous suivions tous avec passion : une chanteuse marocaine très talentueuse qui s’exile au Caire à la fin des années 70 pour se réinventer, grandir, devenir une star. Les Marocains ne lui ont pas facilité la tâche mais elle a réussi largement, incontestablement. Je n’étais pas le seul à l’adorer, à l’époque et aujourd’hui encore. Comme ma mère M’Barka, ce sont ces figures féminines qui m’ont influencé, qui m’ont montré la voie : résister pour exister, partir un jour pour mieux se connaître et crier pour se faire enfin entendre.

Dans votre dernier roman, Un pays pour mourir, Paris est un personnage à part entière. Il n’est pas clément avec Zahira, Mojtaba et Aziz, qui se frotteront à la dure réalité d’être exclus socialement. Avez-vous personnellement ressenti cette violence depuis votre installation en France ?

La France est un grand pays mais c’est aussi un pays où la parole n’est pas accordée à tout le monde. Paris vous attire et, quand vous arrivez à l’atteindre, elle vous écrase et vous impose une identité qui n’a rien à voir avec ce que vous êtes. La liberté existe en France mais pas pour tout le monde. Les émigrés sont souvent ignorés, mal vus et ils subissent, quand ils sont musulmans ou d’origine africaine, un racisme ordinaire qu’ils n’osent pas dénoncer fortement. La violence sociale et les discriminations existent au Maroc et en France. A titre personnel, j’ai vécu tout cela. En arrivant à Paris, il m’a fallu continuer la résistance pour ne surtout pas tomber dans pièges de l’Occident.

J’adore vivre à Paris. Mais cette ville ne se donne pas facilement. Un pays pour mourir parle de post-colonialisme à travers des fragments de vie d’émigrés qui sont bloqués dans la capitale française, dans un pays qui ne veut toujours pas revenir sur son passé colonial, qui les exploite et qui constamment les rend invisibles. Mais, même condamnés, ils continuent la lutte à leur façon, naïve et vraie. Ils rêvent. Encore et toujours.

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