Rencontre: Lamia Ziadé raconte sa très grande « Mélancolie Arabe »

Deux ans après Ô nuit, ô mes yeux, Lamia Ziadé est de retour avec un nouveau roman graphique toujours signé chez P.O.L et paru mi-octobre. Afin d’en apprendre plus sur Ma très grande Mélancolie Arabe, Onorient l’a rencontré dans son appartement parisien. Discussion autour d’un café fumant et de quelques douceurs.

Nous avions découvert Lamia Ziadé en 2010 grâce à Bye Bye Babylone, un beau livre au sein duquel l’artiste, illustratrice et écrivaine franco-libanaise, racontait la guerre du Liban en mêlant récit et illustrations colorées. En 2015, elle nous avait cette fois-ci emmené en Egypte en compagnie des plus grandes chanteuses du Proche-Orient du XX° siècle. Ô nuit, ô mes yeux se terminait sur le déclin de l’âge d’or de la chanson arabe.

Après Ô nuit, ô mes yeux, Ma très grande Mélancolie Arabe semble continuer l’exploration des personnalités aussi variées que mythiques qui ont façonnées le Proche-Orient depuis le début du XX° siècle. Cependant on s’éloigne du cercle artistique pour revenir vers les figures politiques déjà croisées dans Bye Bye Babylone. Diriez-vous qu’il y a une continuité entre ces trois œuvres ou sont-elles au contraire à appréhender bien distinctement ?

Il y a effectivement un fil conducteur, certains évènements sont présents dans deux ou trois des livres, comme la prise du Canal de Suez et les accords de Camp David. Je les raconte en ajoutant ou en enlevant certains détails, en changeant de point de vue… mais finalement il s’agit d’un même monde : le Proche-Orient au XX° siècle. Avec Ma très grande Mélancolie Arabe, j’ai voulu prendre exprès le contrepied de cet univers glamour que beaucoup de gens ont adoré dans Ô nuit, ô mes yeux. On me disait souvent « C’est merveilleux de montrer un monde arabe aussi beau, aussi tolérant et artistique ! ». Mon esprit contradicteur et mon goût pour le paradoxe et la nuance font que j’ai eu envie de montrer une autre facette, qui, pour moi, est tout autant – si ce n’est plus –  fascinante, mais qui n’est plus du tout le milieu de la chanson et de la danse.

C’est le destin d’Asmahan que vous vouliez initialement raconter dans Ô nuits, ô mes yeux et cela s’est transformé en l’histoire de toutes les chanteuses arabes de sa génération. Cette fois-ci, quel a été l’élément déclencheur qui a motivé la création de Ma très grande Mélancolie Arabe ?

Je souhaitais dresser une sorte de panorama du monde arabe tout en sachant dès le départ que je ne pourrai pas le faire de manière exhaustive. J’ai donc choisi les sujets qui m’intéressaient particulièrement, à commencer par l’histoire de ces premières femmes kamikazes. On me dit parfois « Tu n’as pas parlé de tel roi, de tel président, il n’y a que quatre lignes au sujet de Septembre Noir…» mais ce n’est pas un livre d’histoire. C’est une démarche très personnelle et très spontanée. Il n’y  a pas d’autre raison que de parler de ce qui me tient à cœur. J’avais envie non seulement de raconter mais surtout de dessiner, le dessin est très important. Souvent je raconte quelque-chose pour pouvoir le dessiner ensuite.

Quelle est la place accordée au travail de recherche et d’enquête et celle laissée aux souvenirs, aux anecdotes personnelles ? Travaillez-vous avec des historiens, des spécialistes ?

J’ai consulté beaucoup d’archives, j’ai visionné des documentaires, lu énormément de livres… La presse libanaise de l’époque est géniale parce qu’on voit comment étaient perçus les événements du point de vue du Moyen-Orient, souvent à l’opposé de la vision occidentale. Camp David notamment, pour l’Occident, était une bénédiction alors que pour le Moyen-Orient c’était un drame. J’ai rencontré des responsables politiques mais aussi des gens comme les habitants du camp de Chatila qui n’étaient pas spécialement historiens mais qui ont tous vécu cette histoire.

En effet, dans Ma très grande Mélancolie Arabe la narratrice fait plusieurs rencontres au fil de son parcours. Il y a Sami à la recherche de son père, Joseph l’ami journaliste, Jamal… et puis « le sosie d’Omar Sharif ». Tous apportent leur témoignage et celui de ce dernier est particulièrement marquant. Il contient des propos très critiques vis-à-vis des Etats-Unis, de l’Europe et de l’Occident en général, tout en étant extrêmement drôle et pertinent. Où se situe la part de réel et de fictif dans ces rencontres ? Ce discours est-ce le vôtre que vous lui faites dire ?

Dans tout ce que je raconte, rien n’est fictif, même les anecdotes personnelles. Ma façon de voir les choses a beau être subjective, je n’ai rien inventé. Ce sont des faits historiques connus qui sont dans les livres ou des témoignages que j’ai recueillis. Il peut, bien sûr, m’arriver de modifier quelques détails pour aller dans le sens du récit : ce type-là je ne l’ai pas rencontré à Tyr mais à Beyrouth, ce n’était pas dans un bar mais lors d’un dîner… Mais, par rapport au discours lui-même, ce sont des choses qu’il a dites, que j’ai retranscrites, et avec lesquelles je suis en accord. C’est d’ailleurs un sentiment partagé par beaucoup de gens que ce soit en Occident ou au Moyen-Orient, il y a un véritable ras-le-bol de la politique occidentale. Depuis la parution de Ma très grande Mélancolie Arabe, j’ai reçu beaucoup de commentaires de gens qui n’ont absolument rien à voir avec le Moyen-Orient et qui me disent « C’est tellement tragique ce qu’on a fait là-bas ! ».

Les femmes ne sont pas en reste non plus : après avoir dédié un livre entier aux chanteuses arabes du XX° siècle, vous mettez cette fois-ci à l’honneur les femmes martyres qui commettaient des attentats suicide. La jeune femme au premier plan sur la couverture est Sanaa el Mehaidly, la première kamikaze. Au regard de l’évolution de ces pratiques et de leur actualité, c’est un parti pris relativement subversif…

En voyant leurs photos, je les ai trouvé tellement jeunes et belles, tellement loin de l’image que l’on a des islamistes terroristes que j’ai eu envie de montrer que les choses sont plus nuancées qu’on ne l’imagine. Ce sont bien sûr des femmes qui ont perpétré des attentats mais elles étaient aussi souvent chrétiennes que musulmanes et les musulmanes n’étaient pas pour autant islamistes. Il y a tellement d’idées reçues sur le monde arabe et spécialement sur le terrorisme qu’il s’agit de montrer que tout n’est pas noir ou blanc afin de sortir des clichés actuels et de montrer ces paradoxes.

Est-ce que ce livre constitue pour vous une forme d’engagement politique ?

Il s’agit plutôt de proposer une autre façon de voir les choses, de montrer que l’on peut avoir une autre opinion que celle qui prédomine en général et qui est acceptée comme politiquement correct. Il ne faut pas être un horrible terroriste pour penser autrement. Et, il y a évidemment des milliers de gens qui partagent ce point de vue même si ils n’en font pas des livres. La remise en question est personnelle aussi. J’avais une opinion bien arrêtée sur certains sujets et il se trouve qu’au fil de mes recherches, en re-contextualisant les personnes et les époques, j’ai changé d’avis.

Avec Bye Bye Babylone vous racontiez l’histoire d’une petite fille de sept ans pendant la guerre du Liban qui n’était autre que … vous-même. Le récit s’annonçait comme autobiographique dès les premières pages. Ici l’utilisation de la deuxième personne du singulier questionne. On se demande jusqu’à la fin qui est cette femme que l’on suit, tout en étant presque persuadé qu’il s’agit de vous. Pourquoi avoir voulu entretenir ce mystère autour de la narratrice ?

J’ai écrit un tiers du livre à la première personne avant de constater que cela était lourd à porter. Afin de décrire au mieux des évènements d’une telle ampleur, que je n’ai pas vécu pour la plupart, le « tu » mettait une distance bienvenue. D’autre part, comme je voulais susciter l’empathie, le « tu » était beaucoup plus fort puisque qu’il impliquait directement le lecteur.

La narratrice évoque souvent les photos qu’elle prend durant son périple ou lors de ses voyages passés. Il semble justement que vous travaillez à partir de photographies pour réaliser vos illustrations ?

Pour Ô nuit, ô mes yeux il m’est arrivé de mettre dans la même illustration une photo d’Asmahan, puis celle d’un hall d’hôtel et une autre d’un bouquet de fleurs pour faire une composition. Dans ce livre, ce sont uniquement des photos reproduites telles quelles. Hormis les portraits de personnes connues et les photos d’événements, j’ai pris pratiquement toutes les photos récentes : celles des cimetières de Beyrouth et de Tyr, le camp de Chatila,  ses habitants… J’y tenais beaucoup, cela ajoute au côté très personnel du roman.

A partir de ce support, quel équilibre trouvez-vous entre texte et dessin ? Il y en a-t-il un qui découle de l’autre ?

Je fais tout en même temps, tout avance de front, y compris les recherches puisque jusqu’à la dernière minute il y a des choses que je veux éclaircir. Je continue à me renseigner sur différents sujets et une fois que j’obtiens l’information je la rajoute. Les dernières lignes, je les ai écrites quand j’avais presque illustré tout le livre. Parfois je trouve qu’il n’y a rien de vraiment personnel pendant soixante pages donc je rajoute un élément qui aurait pu être ailleurs. Tout est complètement emmêlé, ce qui ne facilite pas la tâche.

Ce doit effectivement être un travail colossal, combien de temps cela prend-il ?

Cela varie. Pour Ô nuit, ô mes yeux, je faisais autre chose en même temps, si bien que j’ai mis cinq ans et avant même qu’il ne paraisse j’étais déjà lancée sur Ma très grande Mélancolie Arabe. Cette fois-ci, je n’ai fait que ça pendant deux ans, j’ai refusé tout autre travail. J’étais immergée dans mon sujet qui nécessitait un dévouement total.

Ma très grande Mélancolie Arabe se termine sur une note plutôt sombre et pessimiste ou, du moins, – comme son titre l’indique – mélancolique. Est-ce votre état d’esprit par rapport à la situation actuelle au Proche-Orient ?

Je suis à la fois pessimiste et optimiste. Je me dis que, quand on atteint un tel fond, on ne peut que rebondir. Je n’ai pas de recul suffisant sur la situation actuelle pour avoir un avis tranché. C’est pour cela que je me concentre sur le XX° siècle dans Ma très grande Mélancolie Arabe. Néanmoins, je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi sombre. Heureusement, on retrouve le même genre d’illustrations colorées et de petites anecdotes que précédemment, qui apportent un peu de légèreté. Le livre s’arrête à peu près en 2006, il y a très peu de choses sur le XXI° siècle. Ce sont surtout des rencontres, des balades mais ce ne sont pas des évènements historiques. Je ne suis pas très « happy ends ». J’aime bien les films qui se finissent mal et où on pleure beaucoup. De toute façon, là il n’était pas question de finir bien.

Quels sont les liens que vous entretenez avec le Proche-Orient en général, et le Liban en particulier ? Ô nuit, ô mes yeux a été traduit en arabe, qu’en est-il pour Bye Bye Babylone et Ma très grande Mélancolie Arabe ? Quelle est la réception de votre travail dans ces pays ?

Il est également question que Bye Bye Babylone soit traduit en arabe mais, pour Ma très grande Mélancolie Arabe, il est bien trop tôt puisque qu’il n’est pas encore sorti dans les librairies à l’étranger. Au Liban, dans les pays du Maghreb et en Egypte, mes deux livres précédents ont très bien été accueillis. Il n’y avait pas de livres équivalents et je pense que les gens ont appris beaucoup de choses, moi la première. Je ne savais pas tout ce que j’y raconte. Le fait qu’il y ait des dessins a beaucoup joué, ils constituent le premier attrait des livres.

Initialement, mon but n’était pas d’écrire. Bye Bye Babylone était censé être un catalogue des objets de la guerre avec une légende sous chaque illustration. Je dessinais les campings gaz, la torche, le baril d’essence, les armes, tel cinéma, tel magasin de chaussure dont on parlait aux informations… « Il y a des combats à souliers Gérard » c’était une phrase que l’on entendait tout le temps à l’époque. Petit à petit, j’ai eu envie d’en raconter plus. Je me suis mise à écrire, et c’est ainsi que c’est devenu un roman graphique. Dans Bye Bye Babylone, il y a un dessin par page et un peu de texte mais beaucoup moins que dans les deux suivants.

Travaillez-vous sur un nouveau roman ? Avez-vous d’autres projets en tête ?

Je vais faire une pause avec les livres. Je suis artiste mais entre Ô nuit, ô mes yeux et Ma très grande Mélancolie Arabe ça fait plusieurs années que je n’ai plus fait d’expositions, et j’ai envie de m’y remettre. J’envisage d’exposer les dessins des trois livres, recommencer des projets variés… Il y a des choses qui s’annoncent pour la suite.

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